Le client du Passeur

Lorsque j’ouvris pour la première fois les paupières, il me fut impossible de trouver un repère dans la noirceur qui m’enveloppait.

Il me traversa l’esprit qu’on m’avait tiré de chez moi pour m’abandonner dans un champ de campagne, proie idéale des bêtes nocturnes. Toutefois, je rejetai cette idée en observant la voûte pierreuse qui surplombait le monde. Ici, nul ciel étoilé, nul nuage, nulle lune pour me guider. Qu’une façade noirâtre, éclairée par de sporadiques lueurs blanches qui paraissaient flotter, comme de mauvais esprits tentant d’échapper leur geôle. Je l’ignorais encore, mais je m’approchais de la vérité. Menaçant l’intrus que j’étais, des stalactites tordues semblaient vouloir m’agripper tels des bras aux mains avides. Le sol était de poussière et de roc, rêche sous mes pieds nus.

Lointain, le murmure des flots se fraya un chemin vers moi d’entre les brumes, et l’espoir de m’en sortir se raviva. Suivre le cours d’eau jusqu’au sortir de ce souterrain, c’était désormais mon plan. Je réalisai bientôt que nulle issue ne m’y attendrait à moins de faire le deuil de mon humanité.  Ce fleuve, avec ses millions de cadavres flottant à la dérive, s’était transformé en une coulée putride, un emmêlement d’accolades morbides. L’odeur qui aurait dû me subjuguer ne parvint jamais à mes narines. Je me surpris à courir dans la direction inverse, m’enfonçant dans un brouillard qui avait les allures d’une fumée noire. Esquivant les doigts de pierre que le plafond tendait vers moi, je courus et courus sans jamais perdre haleine.

Lorsque j’arrêtai enfin, tout était noir. Non, pas tout. Les lueurs reparurent et m’accueillirent comme leur semblable. Tout espoir m’avait désormais quitté de revoir ma patrie : je résidais au royaume d’Hadès.

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