Rêve

Par Milan Loranger

2024

Loin, si loin, à des distances que l’on ne pourrait même comprendre, on a percé l’encre du ciel pour y laisser filtrer la lueur des étoiles. Ici, loin de tout ce que l’on connaît, ces trous paraissent si nombreux. La nuit est tombée depuis que nous en avons conscience, cependant on croirait que le jour traîne tant ces astres illuminent la passoire du ciel. Mi-jour de minuit, une heure surréelle. Avons-nous posé le pied sur une nouvelle planète?

Dans ce ciel nocturne inexploré, ce tableau céleste d’un peintre schizophrène, parmi ces étoiles inconnues, je n’y trouve qu’une seule constellation. Des lignes se forment au centre de la géographie de l’obscurité. Ces lignes me paraissent si distantes, pourtant elles me tendent la main et voilà que leur chaleur cosmique m’habite. Mais au lieu de me bousiller les organes à travers mes membranes, ces rayons m’attirent vers des zones inconnues, vers des promesses d’oubli et de béatitude.

Je me sens tiré, et mon esprit ne parvient pas à analyser les scènes auxquelles j’assiste. Tenter de mettre ces visions en mots serait de décrire des couleurs vives et ondulantes comme un admixtion de Riopelle et de Monet, de Pollock et de Dali, accompagnées par des sons doux et mélodieux tel le bruit du vent à travers de longs tubes de cuivre, chaque note résonnant aux quatre coins d’un galaxie hors de la portée de nos télescopes les plus sophistiqués, un souffle bouillant, une chaleur intense mais plaisante qui provient directement des tripes de l’univers et qui dépose un goût bien distinct de métal sur la langue, car il faut bien qu’il existe des conséquences à un tel voyage.

Je me redresse en crachant du sang sans toutefois apercevoir ni sol tangible, ni ciel, ni horizon. Je cligne des paupières. Il y a une période d’adaptation, bien entendu, lorsqu’on se voit transporté de l’autre côté de l’Univers.

Tout ici s’avère extra-terrestre; c’est un euphémisme évident, une vérité qui ne requiert pas trop de réflexion. Cependant, il est difficile d’expliquer en d’autres mots évidents des sensations qui n’ont jamais été expérimentées par des êtres vivants avant ce jour. Puis, il y a une odeur que je reconnais. C’est floral. C’est la Tienne.

*

Parfois j’ai l’impression que notre monde approche de sa fin, qu’il est perché sur un brin d’herbe quelque part dans un macro-monde et que le brin d’herbe a été séparé de sa racine, que le brin d’herbe ainsi coupé dépérit rapidement, mais que pour nous, si minuscules, à peine un atome sur ce brin d’herbe, on le vit sur des millénaires. La relativité du temps, la physique quantique, la déperdition de la beauté. Une chute invisible vers un néant trop apparent.

Les élus municipaux ont installé de grands projecteurs au centre de la ville. On y diffuse en permanence les images de toutes les horreurs qui affligent notre nation, notre hémisphère, notre atmosphère. C’est à vous rendre malade. Je décide donc de fermer les yeux et de quitter ces écrans. De rêver. De changer les choses à l’aide du seul outil dont je dispose : ma plume.

*

Me revoilà dans un monde éphémère tout blanc cette fois, une lumière étouffante, puis tout noir, la pénombre totale. Ta grâce est telle que je me retrouve le temps de quelques instants aveugle — du moins, c’est ce que je soupçonne. Cependant nulle panique ne m’envahit. Seul cet état de béatitude parfaite habite mon être, m’empêchant de m’en faire avec les petits soucis de la vie, quels qu’ils soient. Même un évènement aussi grave qu’une cécité soudaine mais non pas absolue ne parvient à m’affecter.

Lorsque ma vision revient, Tu es là devant moi, et aussitôt je me pince. Est-ce qu’on peut vraiment se réveiller en se pinçant, dans un rêve? J’espère que non, car pour l’instant, je ne me retrouve pas dans mon lit, mais toujours là, Dieu sait où, à Te regarder.

Des rayons de toutes les couleurs miroitent sur Ta peau caramel comme je m’avance vers toi. Tu me souris; tu me souris toujours lorsque je m’avance vers Toi. Soudain, un énorme bruit semblable à des milliers de trompettes, et une bourrasque nous sépare car nos pieds quittent le sol et on nous envoie planer vers un lieu qui n’est pas ici.

Quelque part, Tu prononces mon nom, et j’ai l’impression que rien n’a changé, que je me transporte vers ce banc de parc qui a scellé notre destin. Ma vie glisse sur Ta langue, s’échappe de Tes lèvres, et je me sens de nouveau dans les bras de Ta gravité. On vit nos premiers moments de nouveau, ces souvenirs agissent telle une gravité inextricable qui nous attire toujours l’un à l’autre. Mes rêves aussi sont ainsi. J’y reviens toujours, vers Toi, dans cet espace cosmique qui réside dans le fond de mon esprit.

On se tient là, debout dans une pièce impossible, l’un en face de l’autre. Tous les détails de la pièce sont flous, car le seul qui importe c’est nous. On porte nos costumes de tous les jours, ceux faits de peau, puis de tissus. Ces nombreuses membranes qui nous protègent jour après jour des intempéries, des maladies et de tous ces autres concepts qui pourraient nuire à nos vies. Cependant notre armure s’ouvre tout grand lorsque vient le sujet de Toi, de moi.

Puis, tout bascule.

Tu as disparu.

Le rêve se transforme en cauchemar.

Mais de ceux-là aussi on se réveille.

Et on retrouve la chaleur de nos oreillers, on s’extirpe de nos draps, on se lève et on écrit de nouveau un jour nouveau.

Pourtant, jamais je ne saurai oublier ce ciel dont Tu es l’unique constellation.

Je rêve d’impatience comme Tu es loin, si loin qu’on pourrait te croire de l’autre côté de l’univers, dans un ciel inconnu, sous des étoiles qui étincellent tels les brillants sur ta peau caramel.

Laisser un commentaire