La soirée

Par Milan Loranger

2020

On sort pour la première fois, juste toi et moi.

Il s’agit d’une soirée des plus moderne. Habits chic, champagne, musique lounge, gens qui s’enlignent de la coke au bar; tout le tralala.

Tu portes une robe des plus moulantes qui va à la perfection avec tes jambes interminables. Elle est sombre, comme ta cascade de cheveux, l’iris de yeux. Elle est ravissante, presque autant que celle qui la remplit.

Tu t’es maquillé les joues, tu portes un rouge intense, t’as appliqué du mascara, t’as bouclé tes pointes qui virevoltent sur tes épaules. Je t’aide à agrafer ton collier, t’es enfin prête. Je prends du recul, te contemple avec béatitude. Il y a dans mes yeux tout ce dont un esthète aurait pu rêver. J’essaie, mais je ne trouve pas les mots pour te décrire autrement que divine. Même le plus grand écrivain aurait été laissé pantois.

Je sais qu’il ne s’agit pas de ta scène, cette soirée; il ne s’agit pas de la mienne non plus. Tu préférerais sortir dans un parc avec les copains, fumer un joint, porter des habits larges. Cependant, on n’a pas le choix de participer à cet évènement, quelqu’un compte sur nous, ce n’est pas important de savoir qui, dans ce récit. Ce qui compte, c’est que je t’ai accompagné jusqu’à la voiture, que je t’ai tenu la portière, que je me suis assuré que le pan de ta robe ne resterait pas pris. J’ai conduit deux dizaines de minutes, je nous ai trouvé une place de parking, puis je t’ai aidé à te hisser hors du bolide; pas toujours facile, en talons. Tu préfères tes souliers Converse, après tout. Tout de même, tu me souris : t’apprécies toutes ces petites attentions.

On entre dans l’édifice, on prend l’ascenseur. Tout à coup, tu mènes la marche et je suis dans ton sillage.

L’ascenseur est un jeu de miroirs; nos reflets nous permettent un ultime check-up. Je me vois, en costard, nœud papillon et tout, pâle à côté de ta splendeur et me demande qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour te mériter. Tu m’embrasses sur la joue, comme si t’avais lu mes pensées.

Tu m’aimes. Ça me suffit.

Et le monde entier va bientôt le savoir.

La cabine s’arrête au penthouse. Terminus, tout le monde descend.

Devant, une double-porte. Derrière, la soirée.

Je t’offre mon bras, tu t’y agrippes avec une douce folie. Je dépose ma main sur les tiennes, sur mon biceps. Ton sourire remplace les mots.

On s’avance.

Les deux portes s’ouvrent sur une immense salle.

Nous y pénétrons ensemble, et j’ai l’impression qu’un silence tombe, malgré le band qui joue un ensemble funk-disco-chill sur la scène, tout au fond. Toutes les têtes sont tournées vers nous. Non pas nous, vers toi.

La gemme de la ville vient de s’engager dans la pièce, et la soirée commence enfin, malgré qu’on soit trois heures en retard.

Je sais que c’est un péché — et je m’en fiche, car je ne crois pas au paradis, sinon à cette vie que je mène avec toi —, pourtant je ressens la plus immense fierté en constatant que l’objet du désir de tous ces hommes, de toutes ces femmes, est mien. Il s’agit de ma muse, de ma nymphe, de la fille qui m’a redonné le goût à la vie. Et tout ça, cette préparation, ces kilomètres, ces prochaines heures passées à se mêler à cette foule dont on se fout royalement, elle et moi; tout ça en a valu la peine, quand on découvre ce regard envieux, jaloux, sur le visage de ces autres.

L’entrée étant faite, on se laisse aller, on boit du champagne, on se fiche bien des apparences, on a juste hâte de rentrer à la maison.

J’ai hâte de quitter nos costumes, d’enfiler un truc cosy.

J’ai hâte de me coucher dans notre lit, et de te couvrir de papouilles.

Hâte de m’endormir avec toi entre mes bras.

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