Feu follet


Jusqu’au matin le soleil s’est retiré et le renard s’aventure hors de son terrier. Déjà, la forêt se transforme. Des lueurs apparaissent entre les branches, derrière les feuilles, parmi les troncs. Les éclats sont fugaces, leur source flottant avec énergie d’un arbre à l’autre dans l’espoir de rencontrer l’âme sœur et de permettre à de futures générations de briller, vives, dans le néant de cette forêt nocturne.

Pour la première fois, ils se tiennent par la main. Sa paume dans la sienne. Ils éviteront ainsi de se perdre dans la noirceur; ça les rassure.

On raconte que ces lueurs sont l’œuvre d’esprits prisonniers de ces boisés, de créatures noyées qui peinent à s’échapper de cette prison de racines submergées. Des esprits malins ou des âmes en peine? Des petites flammes ou de simples insectes? Les deux aventuriers rigolent, car ils ne croient à rien de tel. Ils considèrent plutôt ce phénomène « tout simplement enchanteur ». Les lucioles s’en donnent à cœur joie.

Les éclairs bleus éclatent dans la nuit sans nuages. Au-dessus de leurs têtes, entre la lune et la terre, des bêtes ailées font frémir l’air, occupées autrement à leur propre chasse. Le ciel n’est pas encore tout à fait noir, en levant le regard ils peuvent apercevoir battre le vent dans des mouvements irréguliers ces créatures étonnantes. Puis, quelque part, des détonations. Un tonnerre de feux d’artifice au-dessus de la rivière pour célébrer ce jour férié. Cessant sa traque, le kitsune glapit en rejoignant son trou, l’estomac vide.

Les visiteurs se hasardent d’un sentier à l’autre. Eux qui n’avaient d’yeux l’un pour l’autre avant d’y pénétrer, toute leur attention est désormais tournée vers ce spectacle obsédant. Si leurs doigts n’étaient mêlés dans un tendre étau, sans doute se seraient-ils déjà perdus, car les feux peuvent se révéler farceurs et séparer ainsi les hardis visiteurs, et ce, on le devine, pour les mener à leur perte. Y a-t-il pensée plus triste que celle de deux compagnons séparés par le mensonge d’un autre?

Plus ils s’enfoncent entre les peupliers et les érables, plus le rythme des lueurs s’accélère. Alors brèves et soudaines, aléatoires et incertaines elles semblent désormais se maintenir, s’accorder sur une cadence. Les souliers de nos personnages sont désormais trempés, car ils se sont risqués en dehors des sentiers, là où les éclats de ces minuscules créatures ailées semblaient les plus vifs, les plus attrayants.

Plus leur péril est grand, plus leur sourire s’étire cependant : ils se trouvent dans l’une de ces forêts enchantées d’un de ces contes de fées qu’ils ont tant dévorés toute leur enfance durant. Et voici que deux humains s’introduisent dans ce marécage aux manifestations lumineuses. Elles qui d’abord étaient bleues et brillantes semblent désormais verdâtres et lugubres, ou mauves et envoûtantes, ou rouges et terrifiantes. L’effet doit être superbe, car notre jeune couple se perd enfin, un ultime toucher effacé comme l’un décide d’aller dans une direction et l’une dans l’autre.

C’est ainsi qu’ils vous attirent, puis vous attrapent, ces feux follets.

*

Au loin, sur la berge, à distance sécuritaire des sentiers établis, un groupe de jeunes gens font sauter des feux d’artifice. Ensorcelés par ces couleurs qu’ils créent dans le ciel afin de célébrer leur liberté, ils ne remarquent rien de toutes ces lucioles qui orbitent entre les écorces, de ces mouches à feu qui se livrent une danse endiablée afin de prolonger leur lignée, de ces feux follets qui attirent les amoureux vers des destins funestes afin de nourrir leurs sombres désirs. Avec le temps, « elle » et « lui » deviendront flamme, et une autre génération d’explorateurs sera guidée aux racines de leurs tombes pour se joindre aux voix de la forêt.

Dans son terrier, le renard se rendort. Dans le ciel, les chauves-souris sont rassasiées. Le monde continue de tourner, et la lueur de la lune éclipse celle des créatures de la forêt.

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