Celles qui portent le nom d’inspiration

Aujourd’hui au Farmer’s Market de Hollywood (un grand marché à ciel ouvert à quelques pas de la plage), j’ai rencontré un mec du nom d’Abraham. L’homme d’un certain âge au prénom biblique m’a divulgué des conseils marketing, lui qui s’autopublie sur Amazon sous le nom de plume « Ric Kroll », une figure de style qui renvoie au fameux meme de la dernière décennie, je devine.

Je ne lui ai pas posé la question, cependant j’ai songé qu’il s’agissait d’une idée (une bonne ou une mauvaise? qui sait) : utiliser la mauvaise épellation d’un célèbre syntagme (le fameux Rick Roll) pour attirer des clics accidentels. Un gamin facétieux tape trop vite sur son clavier et tombe sans le vouloir sur une page d’écrivain.

Abraham m’a suggéré, afin de donner vie à un trafic vers mon site, de commencer à écrire sur mon site Web à propos de mon métier d’écrivain. Raconter mon vécu. Offrir des conseils, expliquer mon processus d’écriture, rentrer dans les détails, un sujet à la fois. Pourquoi pas?

Quelques heures ont passé. J’ai réfléchi à l’idée d’Abe. J’avais déjà en tête l’idée d’un cours structuré, trié par sujets et par thèmes. Je pensais commencer avec les bases, mais j’ai réalisé que le sujet en soi de l’écriture est si énorme et déjà si structuré que sa description en entier se fera de façon naturelle, d’un paragraphe à l’autre. J’écris donc ces lignes.

La plage hypnotise cet homme pâle qui n’a sans doute pas assez appliqué de crème solaire sur sa nuque. Aujourd’hui les vagues sont d’une telle violence. Le vent crache des grains de sable au visage des visiteurs téméraires aux serviettes de plage multicolores, aux parasols tourmentés, aux dos brunis. Les bikinis semblent rapetisser avec chaque année qui passe. Je ne trouve pas raison de m’en plaindre. Ça distrait de l’écriture, mais ça me rappelle une fille de mon passé qui se plaisait à m’envoyer des selfies dès le moment où elle enfilait son maillot aux couleurs criardes.

Je me force de détourner mon regard de ces fesses (à perte de vue, une infinité de fessiers plus ou moins ronds, blancs, bruns et noirs, exposés sans gêne aux rayons torrides du soleil de seize heures) pour replonger dans le vif du sujet : les fesses parfaites de cette muse qui m’ont inspiré de nombreux textes torrides.

L’inspiration incarnée est apparue dans ma vie en portant le prénom de Jessica (prénom fictif). Elle était jeune, douce et curieuse. J’ai commencé par lui écrire des compliments sophistiqués. Elle adorait ce que je lui écrivais. Ça me donnait l’envie de lui écrire plus. À la fin de notre relation, je lui avais tapé plus de cent textes, lettres et poèmes ainsi qu’un roman. C’est sans compter tous les SMS… l’écriture se faisait sans complication, sans censure et sans gêne. Un jour, peu après notre première rencontre, elle m’a demandé de lui écrire un rapport sexuel très détaillé entre elle et moi, très explicite et voire même grossier. Ça m’a pris moins d’une heure pour produire un truc de plus de mille mots. J’ai bandé, elle a mouillé, on était tous deux très heureux. Bref, écrire avec elle est vite devenu très excitant. Les lettres s’enchaînaient, ça devenait de plus en plus explicite, et un jour on s’en est peut-être lassés l’un comme l’autre, car nos chemins se sont séparés.

Il y a quelques mois, je m’entraînais dans la salle de sport (oui, les écrivains qui sont physiquement actifs, ça existe!), et Jessica a publié une photo d’elle en maillot de bain sur Instagram. Immédiatement, mes vieux réflexes ont embarqué : compliments excessifs et remarques osées. J’ai bandé, mais elle n’a pas mouillé et elle me l’a fait savoir. Petite gêne temporaire, mais j’ai réalisé à ce moment-là à quel point cette relation muse-écrivain m’avait marqué, et j’ai compris ce qui l’avait alimenté : une excitation sexuelle. La même qui a poussé notre espèce à se reproduire. La même qui explique notre présence sur cette terre. Jessica et moi avions donné naissance à tout un tas de prose grâce à cette énergie sexuelle. La page blanche se tachait d’encre avec une facilité insoupçonnée. Le temps que dura notre relation, Jessica rima avec inspiration.

Tout écrivain qui se respecte puise son inspiration quelque part. Dans l’éther. Dans ce que l’on voit. Dans ce que l’on ressent et dans ce que l’on entend. Dans les films, dans les autres livres (oh, le plagiat que les écrivains font entre eux…!), dans les chansons et dans toutes les autres formes d’art.

Les muses, c’est génial. Elles peuvent apparaître dans nos vies pour une minute ou pour un an, elles prononce un mot, et ça s’enchaîne dans notre esprit créateur. Par leur seule présence, elles nous aident à créer quelque chose de différent, à découvrir des histoires que l’on n’aurait jamais écrit seul. Des muses, on en rencontre tout le temps sans s’en rendre compte. On peut tomber amoureux d’elles, car elles semblent détenir des propriétés magiques, elles sont souvent parfaites (à nos yeux) et on se doute qu’elles sentent toujours bon et qu’elle font bien l’amour. Qui sait?

Ici, il n’y a pas de leçon à retenir. Quelle perte de temps, cher lecteur, chère lectrice! Je devais vous donner une leçon, non? On m’a souvent demandé ce que c’est, pour moi, une muse. J’espère avoir répondu à cette question malgré tout. Sinon, laissez-moi ajouter ces quelques mots : une muse, telle Uranie et compagnie, c’est un complément tout humain, un peu divin, assez intriguant. Jessica a apporté d’innombrables bonheurs dans ma vie et je serai à jamais reconnaissant pour sa présence dans ma vie, et son absence qui m’a permis d’apprécier ce qu’on a vécu ensemble. Je crois davantage au mythe de la muse antique qu’à l’existence d’un syndrome de la page blanche. Sortez de votre torpeur, laissez-vous inspirer par la vie!

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