Allons aux fraises

Par Milan Loranger

2021

Le boisé est tout près, et on a une envie féroce d’aller y flâner.

On dit à ta mère que « nous allons aux fraises ». Je souhaite de tout cœur qu’elle ne saisisse pas le second degré de cette expression des plus ancienne, qu’elle ne doute pas de notre sincérité.

Les fraises dans les bois, ça se mérite un peu. Localiser un fraisier bien garni de fruits, c’est pas donné à tous. Ça aide de connaître d’avance les emplacements privilégiés : les clairières, les trouées, les lieux secrets entre deux arbres affalés, non loin des chanterelles et des bolets. À l’avance, on ne connaît rien de cette forêt, sinon qu’elle nous plaît.

On pénètre donc l’orée en quête du fruit tant désiré, presque à l’aveuglette. La cueillette n’est pas totalement dans nos esprits, bien qu’on ait apporté un mignon petit panier. La cueillette, en effet, pouvant attirer les cueilleurs vers des endroits cachés, sous le camouflage des feuilles, des branches, loin de la civilisation, on se laisse guider, sans peur de s’égarer.

On s’enfonce dans le sous-bois et on y erre quelque temps, la main dans la main. On musarde, le nez au vent, à l’abri de tous les soucis de nos vies. On profite de la nature, de ses odeurs, de ses sons. On a des idées mal cachées, mais on se contente de papoter. En bons gourmands, on continue les recherches. L’objet de notre quête n’est pas loin, on s’en convainc. Erratiques dans notre trajectoire, on se fiche du temps qui passe, tant qu’on le passe ensemble. On se perd en rêves, en cabanes au milieu de bois magiques, aux plaisirs de l’un et de l’autre. On a chaud. Épargnés des maringouins jusqu’à maintenant, on ne pense qu’à la douceur de nos doigts entrelacés. Notre sang ardent, l’isolement, notre tempérament aidant, on ralentit la cadence, on a idée de passer à une tout autre activité.

Le bruissement du vent dans les branches imite celui que font nos vêtements en quittant nos corps.

On s’enlace, on s’embrasse. Faute de baies, je goûte à tes fraises, celle percée, l’autre non. Comme je durcis, tu goûtes à celle, rose foncé, de ma queue; peu après, ma langue se glisse sur celle, rose clair, de ton bouton.

Aller aux fraises, c’est partir en quête de délices. On ignore si on y trouvera quoi que ce soit, mais il est clair que la randonnée est souvent aussi exaltante que la récolte.

Qui sait ce qui va se consommer, loin dans les sous-bois, à l’orée de la société, lorsque deux amoureux se retrouvent isolés là où les plus belles histoires poussent?

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