Par Milan Loranger
2020
Ma muse; t’as toujours rêvé de t’ouvrir une librairie, alors voici comment je l’imagine :
Il s’agit d’une petite boutique qu’on loue trop cher, dans un vieux quartier d’une ville bercée au gré de la Méditerranée. Les lames du plancher craquent, il y a des courants d’air, le filage est à refaire, et la toilette est toujours bouchée, mais on l’aime, notre petite librairie. On aime s’en plaindre, on aime s’y plaire.
Toi, ma muse, tiens le rôle de libraire, de patronne, je tiens le rôle de flâneur. J’observe les gens qui visitent notre petite fierté, notre collection de livres à vendre. On se plaît à affirmer qu’on y trouve de tout, chez nous. Tout sauf Mein Kampf.
Nos clients sont souvent colorés. Il y en a toujours un pour venir nous jaser, pour nous parler de littérature, ou d’un sujet sans le moindre lien. Il y a toujours ce vieux gaillard qui louche et qui aime bien s’appuyer sur le comptoir pour vociférer sa haine de la poésie moderne. Il y a cette vieille dame charmante qui pourtant chaque fois à nous demande si on a reçu des livres d’art des plus glauques, de Goya, de Bosch, de Géricault ou de Giger. Il y a ce jeune garçon issu de la cité qui ne lit que du Montaigne. Il y a cette jeune fille muette qui vient chaque semaine acheter une nouvelle bédé. Il y a ce gendarme qui utilise presque chaque jour nos toilettes lors de sa ronde, qui s’excuse souvent de l’avoir bouchée. Il y a le pâtissier du coin qui nous amène des brioches ou des croissants, et qui repart souvent avec un bouquin d’occase. Il y a ce vieil homme qui ne lit que des romans à l’eau de rose, ce punk qui ne lit que des ouvrages empreints de féminisme. Il s’est d’ailleurs fâché contre moi lorsque je lui ai révélé que Marion Zimmer Bradley était une pédophile.
Parfois, on ferme la boutique en après-midi, on s’enferme dans mon bureau, on met le clavier de côté, et on fait l’amour.
On attend nos clients célèbres.
Céline, Camus, Balzac, Flaubert, Baudelaire, Maupassant, Hugo, Voltaire, Rousseau, Zola, Dumas, Sade, Montesquieu, Stendhal… leurs fantômes visitent notre modeste établissement, passent en revue notre catalogue, se perdent dans les pages des modernes, les Schmitt, les Beigbeder, les Musso, Levy, Nothomb, Weber, de Beauvoir, Sartre, Houston, Loranger… Ils paraissent satisfaits de constater que la langue française est bien vivante, puis retournent à leurs caveaux.
On a un chat, prénommé Mystic, qui se plaît à vadrouiller entre les livres, au sommet des bibliothèques. Il chasse les souris, il chasse les allergiques, il chasse notre cœur, qu’il a depuis longtemps gagné.
Tu parcours les rangées de livres dans notre étroite librairie, faite sur le long, et tu époussettes, tu replaces les bouquins, tu classes, tu feuillettes, tu commandes, tu négocies. Pendant ce temps-là, j’écris.
J’écris notre bonheur. J’écris ce rêve qu’on vit, toi et moi, à vendre des mots, à vivre des mots. Parfois, un touriste me reconnaît. Plus rarement, il me demande un autographe. Je le dirige vers mon épouse. C’est sa signature à elle qui vaut de l’or, que je lui dis. C’est elle qui m’a inspiré tout ça.
Toi et moi, on vieillit. Mystic garde sa fougue enfantine, même s’il dort plus qu’avant. Tous les soirs, à six heures, on ferme la librairie à clé. Pas besoin de barreaux aux fenêtres, les fantômes surveillent notre vieille vitrine.
Chaque soir, on se couche, et je te remercie de me faire vivre chaque jour un roman d’amour.
Dédié à O.

