L’autobus

Par Milan Loranger

2020

 

L’autobus était presque vide et je me trouvais à l’arrière.

À l’avant quelques vieillards surveillaient la route, s’assurant de ne pas manquer leur arrêt. C’était un jour de semaine. Je n’avais pas d’école cet après-midi-là, car ma mère m’avait sommé d’aller chercher mon petit frère à la garderie.

J’avais douze ans.

Ça m’arrangeait; je séchais les cours avec la bénédiction de ma maman.

Mon arrêt se trouvait encore loin. À l’instar des spécimens d’après-retraite, je le guettais, sans trop m’en faire. J’en avais encore pour une quinzaine.

Puis, l’homme est monté à bord. A payé son passage. A hésité un moment. S’est dirigé vers l’arrière, s’est assis près de moi, à l’autre extrémité de la banquette que j’occupais, tout au fond.

Ce qu’il faut savoir, c’est qu’à l’époque déjà, je ne faisais pas mon âge. Je n’avais pas treize ans et parfois on me donnait dix-huit. Poitrine déjà plutôt développée, hanches prononcées, etc. Que le mec en question m’ait pris pour une fille de dix ans ou de vingt-cinq n’importe guère. Tout ce qu’il a vu, c’est une fille, et il s’est laissé aller à ses plus bas instincts.

Je n’avais pas encore de téléphone; l’unité parentale ne voulait pas que je passe tout mon temps là-dessus. Compréhensible. Donc, pour combler l’ennui, dans le bus, je n’avais que mes pensées, ayant ce jour-là négligé de m’emporter un bouquin. Je regardais par la fenêtre, je jouais avec mes ongles, je replaçais mes longs cheveux frisés, je comptais les secondes comme elles s’écoulaient.

Puis, un quelque chose a attiré mon attention. Un mouvement, capté du coin de l’œil. Un petit quelque chose presque imperceptible à celle qui aurait été autrement occupée par un petit jeu sur son iPhone.

Un va-et-vient incessant, timide au départ, puis vif.

J’ai jeté long regard à la scène. Vers l’homme qui venait de s’asseoir près de moi.

J’étais figée.

Dans le plus grand des calmes, il se branlait.

Sa queue était sortie de son pantalon, et il se la massait d’un rythme régulier.

Il me fixait.

J’ai détourné la tête avec hâte, ai tenté de penser à autre chose. Je ne savais comment réagir. Je n’aurais su comment, même si on m’avait déjà prévenue que ce genre de choses pouvait se produire, dans les transports en commun.

Je demeurais attentive à ses mouvements, et j’avais peur. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Du regard, je cherchais de l’aide, mais nous étions les seuls, tout au fond de l’autobus. J’avais peur, oui. Peur de faire une scène. Peur que le mec se fâche contre moi si j’osais faire une scène. Peur qu’il me viole, ici, là dans le bus. Peur qu’il me force de sortir avec lui au prochain arrêt. Peur qu’il me mène dans une ruelle sombre, peur d’imaginer la suite des choses.

Mon esprit roulait à cent à l’heure, j’étais paralysée.

Une éternité sembla s’écouler, pourtant une minute à peine passa, l’autobus s’arrêta, puis l’homme se leva.

Mes tripes s’entortillèrent, proies de l’appréhension.

J’osai un coup d’œil vers lui. Il s’avançait vers moi, un pas, deux pas, il était devant moi. Sa queue était au niveau de mon visage, je pouvais sentir son odeur, j’ai grimacé. Il se tenait en face, et je n’osais pas regarder. Je fixais mes mains, posées sur mes jambes, et je me surpris à prier que tout ceci n’était qu’un cauchemar, que j’allais me réveiller…

C’est à ce moment qu’il jouit. J’ai fermé les yeux en sentant sa semence se coller sur la peau de mes mains, sur mes vêtements, même sur mon visage. Il a soupiré, a grogné, et je n’ai même pas osé trembler.

Je portais des shorts. C’était le printemps. Le mois de mai s’entamait. Il faisait chaud. En avril, ne te découvre pas d’un fil. En mai, fais ce qu’il te plaît. Avant de partir, le gars a caressé ma cuisse de ses doigts couverts de sperme, puis il est descendu de l’autobus, me laissant dans la plus grande des confusions.

Je n’avais même pas treize ans.

*

Je suis dans l’autobus, et cette fois, je n’ai pas apporté de livre, mais je lis sur mon téléphone cellulaire.

J’ai seize ans.

L’autobus est plutôt rempli, et je rentre du taf.

Tout au fond, entre une grosse dame qui déborde sur mon siège et un mec du genre blanc-bec qui rentre de son boulot au centre-ville, bien habillé et tout, je tente de lire sur mon iPhone, gênée par ces humains qui violent ma bulle de tranquillité.

J’habite loin. J’entre dans le bus quand il est vide, j’en sors quand il s’est vidé. Je ne m’en fais donc pas. Le va-et-vient de l’esclave moderne poursuit son cours.

De fait, la grosse débordante se lève (tant bien que mal) bientôt pour descendre à son arrêt (dans un grincement des suspensions comme elle sort). Je pique sa place, près de la fenêtre, afin qu’au moins un côté de mon être soit dépourvu d’encombrement humain. Mes fesses glissent vers la droite, et je me sens de nouveau capable de respirer.

Je retourne à ma lecture. Il s’agit d’une nouvelle, plume d’un gars que j’ai rencontré sur Instagram quelques jours plus tôt. Il n’écrit pas mal, mais surtout, je dis sans gêne, il me fait mouiller dans ma culotte avec ses mots. Et après une journée à bosser à un salaire minimal pour un effort maximal, j’ai besoin d’un moment de détente. Et vu qu’on est six à la maison, quand il n’y a pas de la compagnie additionnelle, le trajet boulot-dodo s’avère mon havre de paix, mon moment d’ataraxie. Cela dit, lorsque les autres passagers me foutent la paix.

C’est que le blanc-bec a choisi cette journée pour oser aborder une fille. Que cette fille, c’est moi. Que ce moi ne veut rien savoir de lui. En fait, j’ai appréhendé le pire lorsque je l’ai vu s’approcher, se glisser sur le siège à ma gauche. Puis, il s’est contenté de m’accoster, de façon plutôt maladroite. Je comprends ses intentions, et ça me fait rigoler.

Je lui dis mon âge, avant qu’il ne pousse son soliloquage plus loin. Il se met alors à me parler comme à une enfant, et ça m’enrage. Agacée, je lui siffle que j’essaie de lire. Nos regards se croisent et il me demande ce que je lis; il a remarqué que mes cuisses se serraient, quelques moments plus tôt. Je me sens rougir. J’ai envie d’être ailleurs, honteuse, mais je ne peux m’empêcher de me tourner vers lui. En portant attention à mon interlocuteur, je remarque qu’il est plutôt mignon, pour un type plus âgé. Beaucoup plus âgé que moi. Du genre, le double de mon âge.

Je me rends compte qu’il affiche un sourire idiot, et que ça fait quelques moments que je me suis perdu dans ses traits, dans mes pensées.

Mon visage prend une teinte cramoisie comme je reviens sur terre (dans l’autobus), et qu’il répète sa question.

Inhibitions, c’est le titre de la nouvelle que je lis. Il me demande si c’est bon. Je réponds que ce l’est.

Il me demande s’il peut la lire avec moi.

Je lui dis : si. Pourquoi pas?

C’est érotique. C’est vulgaire. Ça parle de queues, de glory hole, d’une fille à genoux qui suce, qui avale, qui en prend même une dans sa chatte, dans son cul. Des inconnus qui passent leur queue à travers un trou, qui se la font lécher par une fille à nu. Il y a un dénouement des plus intéressants, mais on n’a pas le temps de s’y rendre, car mon arrêt c’est le prochain. Et entre-temps, moi et le mec, on s’est mis à se caresser mutuellement. Il a passé un bras autour de ma taille, son autre sur ma cuisse. Ma main s’approchait dangereusement de son érection, qu’il avait tant de mal à dissimuler sous son pantalon soyeux. Mon souffle s’est fait bruyant, et mes cuisses se serraient d’autant plus que sa main glissait vers la plus érogène des zones. Mes tétons ont pointé, les poils de mes bras se sont cabrés, et j’ai échappé un soupir comme ses doigts se sont glissés sur le tissu de mon jeans, là où ma toison pubienne se serait trouvée, si j’avais été nue. J’ai l’impression que le temps passe trop vite, je ne veux pas, je ne veux pas que ce moment s’arrête.

L’ensorcellement s’estompe comme je lui annonce que je dois descendre. Il est déçu, mais ne fait pas de scène. Il a encore espoir qu’on continuera ça, plus tard. Il m’offre son numéro de téléphone. Je le refuse.

Je préfère qu’il demeure un inconnu. À jamais cet inconnu avec qui j’ai lu de la littérature érotique dans le fond d’un bus, en revenant du taf. Cet inconnu qui a bandé, qui m’a donné envie, et que j’aurais sans doute baisé, ça et là, si on avait été dans l’intimité d’une pièce fermée avec des rideaux sur les fenêtres, et non au fond d’un autobus.

Je pense à sa queue, toute dure dans son pantalon, et à quel point il serait aisé pour moi de défaire sa braguette, d’y glisser mes doigts, puis d’y approcher ma bouche; de le sucer ici et là, d’avaler sa semence, d’en perdre quelques gouttes sur mon menton, sur mes vêtements.

Je descends du véhicule, ne jette même pas un regard en arrière tout en m’éloignant, direction chez moi.

Putain, il y a une véritable douche dans ma culotte.

Laisser un commentaire