La partie

Par Milan Loranger

2020

La partie se déroulait Aux Enfers. Toute la bande était réunie. Jo le Palestinien, le gros Max, Dany Chrome et ses chaînes en platine, Stephie la fatale, Jimmy l’Indien, la Muse, le Croupier, et moi, l’écrivain.

Jo le Palestinien fumait sa pipe à eau, enveloppant la table dans une douce brume aux arômes épicés. Max vidait les chips. Dany ne laissait rien paraître derrière ses verres opaques. Stephie glissait son regard lascif en même temps que son pied contre la jambe de Jimmy, qui demeurait stoïque, ses yeux bleus concentrés sur la table. La Muse ne pipait mot, ses bras croisés sous sa poitrine. Le revolver était posé devant le Croupier, toujours chargé à bloc. J’observais la scène, de derrière ma main.

Le bar était fermé, la proprio nous avait laissé les clés en échange d’une faveur. Toutes les lumières étaient éteintes, sauf pour le luminaire suspendu très bas au-dessus de la table de jeu. Sur le tapis rouge, nos jetons étaient séparés en piles plus ou moins égales, car la partie avait commencé, il y a près d’une heure. Ça jouait serré : tous ceux qui avaient commencé se trouvaient encore de la partie. On ne se risquait à nulle main spéculative, personne n’allait all-in. L’atmosphère devenait de plus en plus tendue à mesure que les blinds augmentaient. Pointilleux sur les cartes, il s’agissait d’une évidence lorsque quelqu’un possédait une forte paire. Inutile d’essayer de lire les joueurs, le bluff n’était pas à la mode cette nuit. Ça allait se jouer le tout pour le tout. Je laissais donc passer les mains, à moitié intéressé par ce qui se passait sur le tapis bordeaux, car mon attention se trouvait détournée ailleurs.

L’air menaçait de craquer sous la tension. La pièce semblait rétrécir à mesure que les minutes passaient. Les consommations s’étaient vidées, personne ne semblait s’en soucier.

Le Palestinien serrait sa pipe si fort entre ses lèvres, il n’avait même pas remarqué que son tison s’était éteint, que le halo de fumée s’estompait. Des gouttes perlaient dans sa barbe. Ses jetons se faisaient rares. Pareille pour Max le gros, qui avait depuis longtemps fini ses chips. Les deux se trouvaient dans les cordes, et ils s’apprêtaient à jouer le tout pour le tout. Ils ne gagnèrent pas, furent tous deux éliminés par Jimmy l’Indien. Le Croupier les invita à se lever, à quitter la table. Pas le choix d’obtempérer. Comme ils s’en allaient dans les ombres, défaits, l’homme qui distribue les cartes les suivit, armé du revolver. Dans l’obscurité, deux détonations sourdes se firent écho. Le Palestinien et le gros n’étaient plus de la partie. Le revolver, encore chaud, n’était plus chargé à bloc lorsque le Croupier le déposa de ses longs doigts fins sur le tapis de la table, reprenant sa place devant les cinq joueurs restants. Cinq joueurs, quatre balles.

La belle Stephie fut la prochaine à sortir. Elle tenta le tout pour le tout sur une couleur, et ça aurait pu fonctionner, mais Dany Chrome et ses deux paires résistèrent, inflexibles, impitoyables face aux jérémiades, et le cinquième cœur n’apparut jamais. Troisième déflagration, peu après que la femme fatale eut quitté la table pour trouver les ombres, sans provoquer même un sourcillement chez l’Indien. J’observais son calme avec une pointe d’admiration. Non pas que je ressentisse quoi que ce soit pour ces trois âmes qui venaient de se voir damnées; j’étais ici pour observer. Je jouais aussi, comme tous ceux présents à cette table, mais je me couchais à chaque main, et les conséquences ne m’importaient peu, aussi permanentent pourraient-elles se révéler. La Muse en faisait autant. Je crois bien que nos deux adversaires restants se frustraient de notre passivité, et ils commencèrent à jouer de façon agressive. Les blinds augmentèrent de façon déraisonnable, et je parvins à gagner sans grand effort mon premier big blind déraisonnable. Ma pile de jetons ne changea pas d’ampleur. La Muse m’imitait. Ou plutôt, c’est moi. Je la suivais. De tous les joueurs présents Aux Enfers ce soir, c’est elle qui reçut le plus d’attention de ma part. Je l’étudiais avec un soin extrême.

Nous sommes assis l’un en face de l’autre, aux deux extrémités de la table ovale. Nos regards s’évitent, mais se cherchent. Son jeu m’inspire. Elle ne tente pas de gagner, elle ne s’essaie pas à survivre; elle semble plutôt s’emmerder.

Ici, le gagnant deviendrait Roi. Tous devront lui obéir. Gloire au Roi. Tout à coup, il bat l’As.

Et voilà Dany qui se plaint de sa malchance, qui tente de se défiler, mais c’est trop peu trop tard, et le Croupier l’abat sur place, à la table, d’une balle dans la tête. Les trois joueurs qui restent n’offrent aucune réaction, moi y compris. Au revoir, l’As.

Trois joueurs, dis-je, demeurent à la table, deux balles dans le barillet, et le Croupier. La fumée de la pipe à eau s’est depuis longtemps dissipée, et celui qui l’ose peut désormais fixer avec intensité la noirceur ambiante. Celui-là même aurait pu jurer qu’il se sentait observé en retour.

Les mains défilent, planent sur le tapis, et l’Indien ne perd toujours pas son sang-froid. Après tout, il se trouve loin en tête. La Muse et moi n’avons gagné la moindre cagnotte depuis quelques tours de table, et le Croupier regarde l’heure. La fin de son quart approche, il perçoit.

Autre distribution de cartes à jouer.

Je me retrouve en tête à tête avec l’Indien, tandis que la Muse se couche.

L’Indien a la peau blanche, les yeux bleus. Il n’est pas assujetti aux impôts, car il a une bonne dose de sang Cri dans les veines. Ce n’est même pas un Indien, c’est un Amérindien, un gars des Premières Nations, mais il se plaît à se faire appeler de la mauvaise façon, car c’est ironique. Moi je trouve ça con.

La lutte est serrée. Ma main est bonne, la sienne est meilleure. Je suis acculé au mur. Il me faut tirer l’as de la pile, de façon littérale. Sinon, un tour dans les ombres, une détonation, et c’est fini. On se croirait dans un vieux film d’espion, ou dans un vieux Western Spaghetti. Les cartes se révèlent sur la table, et la rivière tue le suspense. Voilà l’as convoité qui apparaît. L’Indien perd la moitié de sa fortune. Il ne laisse rien paraître de sa frustration.

Même histoire, cinq minutes plus tard; seulement, c’est la Muse qui le bat, cette fois, et qui le condamne à une balle.

Jimmy l’Indien enjamba le corps de Dany Chrome, disparut dans les ombres, suivi du Croupier. À son retour, seule une chambre demeurait occupée par le plomb.

La Muse me fixe enfin de son regard sombre. Le moment que j’ai attendu toute ma nuit se déroule sous mes yeux. J’ai son entière attention, et je lui alors laisse savoir qu’elle ne gagnera pas. Pas contre moi. Cela ne signifie pas qu’elle perdra. Sa contenance, toutefois, en prend un coup. Elle me croyait dupe, un outil à ses fins, et elle se rend enfin compte que le contraire s’avérait réalité. Tenait-elle donc à la vie? Je l’avais crue suicidaire.

Comme je resserre mon jeu, que je laisse aux probabilités la roue, elle réalise qu’elle serait bientôt à ses derniers instants, et assiste impuissante à l’éveil de son instinct de survie. Je ne me laisse ni séduire ni impressionner, et me contente de lui promettre que j’écrirai à son propos, lorsqu’elle aura retrouvé son dernier repos.

Les blinds ne nous laissent plus le choix, et elle s’avoue vaincue devant un sept et un deux, ainsi qu’une full réalisée sur la rivière bordeaux.

Sa défaite parvient à briser son ennui, et elle me remercie de lui avoir permis de se sentir enfin vivante, une dernière fois avant son dernier souffle. Elle effectue une révérence, m’envoie un clin d’œil lascif, puis disparaît vers le caveau destiné aux cadavres.

Comme le Croupier la suit dans les ombres, je le somme de s’arrêter. Il s’exécute. Je lui demande si je suis le gagnant. Il confirme la chose. Je lui rappelle que je suis le Roi, désormais, et qu’il doit m’obéir. Il me susurre un « bien sûr » gluant. Je lui ordonne de me laisser tuer la dernière participante du jeu de ce soir. Il semble hésitant, c’est son boulot à lui, bourreau-dealer, mais il ne peut se résoudre à désobéir au Roi. Gloire au Roi. Le grand homme blafard me tend le revolver. Je sens son poids dans ma main, allégé de cinq balles. Bientôt, il sera vide.

Je demande au Croupier de m’éclairer la voie, de me guider à l’endroit où attend sa sentence la Muse. Il tire de sa manche une vieille lampe-torche en métal cabossé qui génère une ultime lumière artificielle Aux Enfers.

On approche d’une grande porte en métal laissée entrouverte. La Muse s’y s’est faufilée, le Croupier la pousse pour faciliter le passage de son Roi.

La Muse se tient dans le faible phare tenu par l’homme aux cartes. Le caveau semble énorme, car la lampe-torche ne se rend ni au plafond ni aux murs. Le monde qui nous entoure est ténèbres.

J’observe la Muse, le centre de mon attention, le clou de la soirée.

Blonde. Jambes interminables. Robe en dentelle. Broche au sein en forme de croissant de lune. Pendentif doré couvrant son décolleté. Yeux d’un noir brillant dans l’obscurité. Lèvres rouges, qui ont accepté leur sort, qui ne s’abandonnent même pas à bouder.

Je pointe le revolver sur le Croupier, je tire le chien, j’appuie sur la gâchette, ça s’abat sur l’amorce. Le système est simple, le résultat l’est tout aussi. Le Croupier s’effondre dans une pluie de carte. La lampe-torche roule à mes pieds, plus cabossée que jamais.

Le Roi a trouvé sa Reine. Gloire à Eux.

*

Quinze jours plus tard, une nouvelle partie se préparait Aux Enfers. Une nouvelle bande s’était présentée. Le caveau avait été nettoyé et vidé, la proprio avait reçu sa faveur. Un nouveau croupier fut embauché, aussi grand et blafard que le précédent.

La Muse et moi étions déjà très loin, voguant sur le fleuve de l’inspiration. Ayant dompté les horreurs, nous avions trouvé la beauté, sous un clair de lune, quelque part qui n’existe pas. Elle se sentit vivante jusqu’à son dernier souffle, perdu sous les eaux, et je tins ma promesse, j’écrivis à son propos, lorsqu’elle trouva ce dernier repos.

Je jette le revolver à la mer.

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