Muse sauvage

 

Par Milan Loranger

2020

 

Dans son coin, elle fume une cigarette ou un joint.

J’ose m’approcher d’elle, en gardant mes distances, et l’odeur me révèle qu’il s’agit d’un joint. J’aimerais me joindre à elle. Lui dire que je n’ai plus de feu, lui demander si je peux allumer le mien sur le sien. Comme dans cette vieille photo de Jeanloup Sieff montrant Astrid Heeren qui fume son cigarillo, et ce grand brun qui l’approche avec une certaine violence pour lui voler son feu.

Je n’ai rien à fumer, et des amis la rejoignent. J’ai manqué ma chance. Je suis bien trop timide pour l’approcher comme elle est entourée de gens. Ils se passent le bédo. Ça fume, ça rit, ça s’en allume un deuxième, puis trois. Je bois ma bière ou mon champagne. Je ne sais plus trop.

Au centre du groupe, elle semble ennuyée par la conversation, elle ne fume plus, refuse les bouffées qu’on lui offre.

À un moment bien spécial, nos regards s’alignent, elle me surprend à l’observer. Sur son visage, une expression indéchiffrable. Ses grands cils battent l’air.

*

Le temps passe, des dizaines de chansons défilent, la fête bat son plein, deux verres sont cassés, dégâts inutiles, on sort les gobelets en plastique rouge.

Je me perds en discussions inutiles avec des garçons et des filles dont je n’ai rien à foutre, car depuis son arrivée à cette soirée, mes esprits sont dirigés vers cette étrangère qui me jauge de loin, sans jamais m’approcher, sans jamais que je ne l’ose.

Je ne sais pas ce qui me prend de me borner sur elle. S’agit-il de ses longues jambes glabres, luisantes sous les faibles ampoules de la galerie? Ses longs cheveux qui déferlent en boucles scintillantes sur ses épaules nues? Cette petite poitrine qui laisse paraître sans gênes ses mamelons à travers le tissu de son chandail? Ses hanches qui se dandinent au rythme de la cacophonie ambiante? Cette mélancolie que communiquent ses grands yeux sombres?

Sa bouche, ses lèvres qui subissent l’assaut de ses dents, comme elles les mordillent de façon si subversive…

Un soupir agite son torse. Sa main se porte à son sac. Elle s’allume une cigarette, cette fois. Je n’en peux plus de ne rien faire. Le dernier verre a été la goutte d’inhibition qui a fait déborder le vase de mon intrépidité. Je le dépose avec force, m’excuse auprès des garçons, des filles, m’élance.

Elle m’observe arriver sans ciller. Un de ses sourcils se hausse toutefois. Je la sens féroce. Sauvage. Inapprochable.

Je ne me laisse pas impressionner.

Je l’accoste, lui demande son prénom. Elle inhale le tabac, exhale, me répond avec désinvolture. Je lui révèle le mien, même si elle ne me l’a pas demandé. Un instant passe. Elle me tend la main, ça me prend au dépourvu. On se serre la pince, elle retire la sienne et fait semblant d’avoir mal en se secouant le poignet. Je souris.

Je pénètre dans son monde. Je comprends vite qu’elle est très timide, se cache derrière un air mystérieux, et est bien heureuse que je l’aie approchée. Elle n’aurait pas fait le premier pas, elle n’aurait osé. Je lui demande pourquoi; après tout je ne suis pas très intimidant. Elle évite ma question, me dit à quel point elle déteste le small talk. J’opine du chef.

Je me sens inspiré, et on parle de tout sauf du beau temps.

Je lui demande si elle sait ce qu’est une muse. Elle me répond qu’elle n’a qu’une vague idée. Elle a vu Hercules, quand elle était enfant. Je lui explique. Une muse, c’est la personne qui anime un élan créateur chez l’artiste. Je lui dévoile que je suis écrivain. Je lui propose sans détours de devenir ma muse, car bien que je ne la connaisse à peine, il y a un quelque chose qui me porte à elle, comme une forte attirance cosmique.

Son regard devient très sérieux. Je me demande si j’ai pas poussé ma chance un peu trop loin.

Un long moment passe, et elle termine sa cigarette. Je me tiens là comme un con, à regarder mes pieds.

« C’est quoi, ta date de naissance? », elle demande. Je lui révèle.

Elle hoche de la tête avec assurance.

« Bien sûr; on est très compatibles. T’es vierge, pas vrai? Je suis poisson. C’est pour ça que tu ressens tout ça. On est liés par les astres. Faits l’un pour l’autre. »

Je lui admets que je ne crois pas véritablement à ce genre de trucs. Elle réplique que ça ne change pas grand-chose si j’y crois ou pas, tant qu’elle oui.

Elle me dit qu’elle accepte de devenir ma muse, tant que ça ne dépasse pas les limites de la bienséance. Après tout, on vient tout juste de faire connaissance. Elle dit que ça pourrait la désennuyer. Que c’est excitant.

Je lui demande ses infos; on s’ajoute sur Facebook, Instagram, Snapchat.

Le lendemain, je lui écris un tas de trucs bourré d’allusions sexuelles.

Je n’y peux rien, c’est ce qu’elle m’a inspiré.

Elle me dit qu’elle adore ce que j’écris. M’envoie un selfie et des cœurs.

Cette muse sauvage m’a séduit du premier coup d’œil, et en un cliché, elle m’inspire cent nouvelles histoires.

Voyons où ce chemin va nous mener.

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