Par Milan Loranger
2020
Avant qu’on me bande les yeux, je découvre les ciseaux de couture sur la table de chevet, et je regrette avoir enfilé mon jeans favori. Ce sentiment passe vite. Je m’en voudrai plus tard, lorsque j’aurai eu mon plein, et quand le taz aura cessé ses effets. Pour l’instant, je demeure docile, ne dis rien, ai hâte de découvrir la suite.
C’est la faute de personne, je pensais que j’allais en teuf, et ça, c’est ma paire de jeans pour aller en teuf. Je pouvais pas prédire cette surprise. Il m’a dit qu’on s’en allait en tawa, on a même pris des taz. Au lieu de ça, il m’a menée dans une immense tour à logement en bordure de la ville, à l’appart’ d’un inconnu.
Pour une fois, il s’agit de mon fantasme à moi qui allait se réaliser.
Le mien.
La largeur de mon sourire témoigne de mon état d’esprit.
*
Je ne connais pas l’autre gars. Je sais même pas à quoi il ressemble — et j’m’en fous. Un bandeau en soie rouge recouvre mes yeux, et j’suis aux anges.
Couchée sur le dos, le haut du dos et la tête dans un tas d’oreillers, mes poignets sont liés au cadre du lit par de la corde, mes chevilles l’une à l’autre. Mon copain n’a jamais été doué avec les nœuds, l’Autre les a faits.
Une fébrilité me gagne petit à petit. Mes jambes tremblotent d’excitation. Ma patience est mise à l’épreuve, car les deux garçons semblent ne rien faire pour le moment. Le silence de la chambre n’est brisé que par ma propre respiration saccadée. Puis, il y a une secousse sur le matelas, une vague qui envoie mes épaules valser de gauche à droite dans les oreillers : l’un des deux mecs est monté sans cérémonie sur le lit. J’échappe un faible gémissement.
Glissement métallique. Je devine qu’il tient les ciseaux. Je le sens se pencher au-dessus de moi, nos jambes se rencontrent, se frottent. Je reconnais l’odeur de l’Autre, je glousse. Puis, vient le moment tant redouté, les derniers instants de mes jeans favoris.
Il commence par la cheville gauche, juste au-dessus des liens. Le métal est froid contre mon mollet, mais j’ose pas trémousser, de peur qu’il ne me coupe par accident. Il dépèce le denim, une patte à la fois, jusqu’à ma taille. Il est doux, les ciseaux aiguisés, et l’affaire ne prend pas de temps. Je lève légèrement le bassin pour l’aider comme il tire ce tissu qui fut mon pantalon vers le haut. Me voilà en culotte, recouverte de frissons, à la merci de mes tortionnaires.
Doucement, tout doucement, ils me tournent sur le ventre. L’un d’eux dépose un coussin sous mes hanches, de façon à ce que ma croupe pointe vers le plafond. Alors, je reconnais la voix de mon amoureux :
« Si tu veux plus fort, dis rose. Si c’est trop fort, dis rouge et on arrête. Et si t’en veux plus, on va le savoir. Mais juste au cas où, dis vert. »
Immédiatement, pressée, je scande : « Vert, vert! »
Je les entends rigoler.
La première claque me surprend, je lâche un petit cri. Puis, un coup de vent. L’un d’eux souffle sur ma fesse, j’en ai la chair de poule. Une autre paume me frappe, un coup de fessée ferme, délicat, un souffle, puis une caresse. Et puis hop! Une autre fessée, une autre caresse. Et une autre, et une autre. Rapide, j’associe douleur à plaisir. L’un d’eux frappe plus fort, je ne saurais dire lequel. Pourtant, je m’entends gémir « Rose » à plusieurs reprises.
Pause.
Il y a quelque chose de froid contre ma fesse, une fois, deux fois, puis ma culotte disparaît, découpée. Tout à coup, j’ai la chatte à nu devant un étranger, et j’ose croire que ce dernier constate à quel point elle est excitée.
« Vert! »
La fessée recommence. Elle paraît plus douce maintenant que la dentelle n’orne plus ma chair rougie. Je laisse une marque de bave dans l’oreiller entre deux « Rose ». Claque, souffle, frotte. Ça continue jusqu’à ce que je n’en puisse plus, que j’en veuille davantage. Comment font-ils pour être si patients? Je veux leurs queues!
Ça commence avec du crachat, puis des doigts. Mes jambes sont écartées aussi largement que mes chevilles liées me le permettent. L’un me masse le clito, l’autre l’anus. Je retiens mon souffle. L’aventure commence.
Deux langues me prennent d’assaut. L’une suit mon ticket de métro, à l’envers, puis remonte jusqu’à ma chatte. L’autre se plante dans mon cul. Je lâche un « Oh! ». Ils redoublent d’ardeur. Le jeu dure quelques minutes, me laissant toujours loin de l’orgasme, mais si près du paradis. Les deux gars s’échangent la place. Ils me font de nouveau tourner sur le dos, puis l’un d’eux m’attrape par les jambes, me soulève. Je sens son érection entre mes omoplates – son gland est baveux, glissant.
Mais il refuse de l’enfoncer en moi. Deux queues, deux trous. Voilà mon fantasme. Qu’est-ce qu’ils attendent? J’en peux plus…
« Vert! »
Soudain, ils me lâchent. Je retombe sur le matelas, en ai le souffle coupé, lâche un petit cri.
La mer se calme. La proie, prisonnière, rame sur place. Je gigote dans les couvertures, les oreillers ont atterri par terre. Et maintenant deux prédateurs m’encerclent. La première se frotte contre ma joue, passe près de mes lèvres; je tente de l’attraper dans ma bouche, elle me déjoue. La deuxième claque contre ma fesse, laisse une coulée de précum; les deux mâles en rut sont aussi excités que moi. Un bras passe sous mes jambes, des mains défont les nœuds qui tiennent ensemble mes pieds. Idem pour les bras. Mes poignets demeurent liés ensemble, mais plus à la tête du lit. Je soupire avec soulagement. L’accès au plaisir se facilite.
On prend place.
Le premier gars se positionne sur le dos, là où j’étais une minute plus tôt. C’est lui qui va me ramoner la chatte. Je me positionne à genoux au-dessus de sa queue qui pulse. L’autre se place derrière moi, et je sens son nœud frotter contre mon cul.
« Vert, vert, vert! »
Il y a presque pénétration, mais ils ne se contentent pour l’instant que de m’aguicher, de me flatter avec. Je porte encore mon chandail, il finit en lambeaux, découpé d’habiles coups de ciseaux, vu les circonstances. Les bretelles de ma brassière subissent le même sort.
À poil, à califourchon entre deux mecs qui s’apprêtent à me pénétrer en même temps, je vis l’extase.
Le gars du cul empoigne ma tignasse et me tire les cheveux vers l’arrière, je gémis avec force. Ça y est, il tâte l’entrée. Le gars d’en bas se positionne, le membre en place entre ses doigts. Je les laisse me guider, j’ai chaud sous mon bandeau.
Puis, arrive la sonnerie d’incendie.
« Rouge… »
*
Ils me trouvent une couverture pour cacher ma nudité, adieu, mes morceaux de vêtements. L’intérieur de mes cuisses ruisselle, et voilà qu’un idiot qui a tiré l’alarme décide de tout gâcher.
On se retrouve à la rue, avec moi qui ne sais pas si je tremble d’excitation ou de froid, les pieds nus, qui tente de masquer ma déception.
Je ne porte plus le bandeau, et je me colle contre mon copain. Son ami a disparu dans la foule avant que je ne puisse l’identifier.
Le mystère demeure.
Dédié à R.

