De l’autre côté de la cent-dixième rue

Par Milan Loranger

2019

De l’autre côté de la 110e rue, le soleil s’était couché. Le quartier ne tarderait pas à se réchauffer. De son auto-patrouille, surplombant le parc, un flic, arrière-petit-fils d’immigrants irlandais, observait avec nonchalance, un sourire en coin troublant son habituel air maussade, un groupe de touristes japonais qui se hâtait vers son hôtel — une tour moderne, qui détonnait parmi les ensembles d’habitations collectives vétustes, tout en verre, sauf pour sa base, laide, en béton blafard, aux fenêtres par douzaines déjà illuminées, comme les touches d’un piano défilant vers le ciel, au sommet caché à la vue de l’agent de la paix, à l’abri dans son véhicule —, comme conscient qu’il valait mieux ne pas traîner dans les rues, une fois les lampadaires allumés. À moins de deux cents yards au nord-est, derrière une bouche d’égout fumante, sur la 111e, sous les échafauds éternels d’une façade en voie de restauration, quelques rats audacieux se lançaient dans une ambitieuse chasse nocturne vers le conteneur à déchets situé derrière la pizzéria du coin. Cependant, cette aventure fera l’objet d’un tout autre récit, si Dieu le veut – n’oublions pas qu’en Amérique, Dieu n’est pas encore mort; nombreux sont ceux qui se cachent toujours sous ses jupons –, car les pauvres sujets de notre présente histoire quittaient au même instant l’institution de restauration rapide, implantée solidement dans le quartier depuis plus de quarante années. Je les affuble de l’épithète « pauvre » puisque, malgré toutes les prières de leurs mères, malgré toutes ces protections magiques qui leur ont été conférées, ils sont à plaindre. Vous n’avez jamais entendu parler d’eux, car Facebook n’existait pas, à l’époque, mais je peux vous affirmer, foi d’auteur, que leur récit s’avère historique. Ces trois garçons, à première vue riches d’insouciance, tant ils pavanaient, riant, chahutant, en direction de la 112e – sans remarquer les quelques rats profitant de la noirceur pour traverser la rue, ni vu ni connu –, vivaient pourtant dans la misère la plus répandue, dans leur coin de pays : ils étaient des jeunes Noirs, presque sans le sou, et ils étaient nés les prisonniers de l’un des quartiers les plus ghettoïsés d’Amérique. Néanmoins, si loin au sud, ils pouvaient encore se permettre une absence de soucis, ce que Bobby Womack aurait peut-être réfuté. Sur la 113e, les roues d’une Cadillac passèrent sans remord dans la flaque qu’avait causée plus tôt dans la journée une borne d’incendie victime d’ouverture sauvage en raison de la canicule, arrosant de plein fouet un itinérant presque édenté qui échappa du même coup son sac en papier contenant une bouteille 32 onces de Colt 45, provoquant chez les trois jeunes Noirs des éclats de rire moqueur — ce qui n’était pas tant par méchanceté, mais parce qu’ils connaissaient l’arrosé et qu’ils jugeait qu’il méritait bien cette malchance; tout le monde le connaissait, Tony le branleur, qui aimait bien se masturber, après une ou deux bouteilles, à n’importe quelle heure, en n’importe quel lieu, au plus grand désarroi des passants, au plus grand plaisir des policiers qui en profitaient pour le tabasser un peu, lorsqu’ils parvenaient à l’attraper. Il faut croire qu’il avait le cuir dur, Tony, car lorsqu’il sortait de sa cellule de dégrisement, il s’y remettait sans faute. Il pouvait s’estimer heureux, on ne sait jamais qui deviendra le prochain Rodney King, passé la 114e. C’est qu’ils font peur, ces voisins, ces commerçants, ces gang-bangers, ces chauffeurs de taxi, ces pimps, ces concierges, ces dealers, ces itinérants; l’usage de la force est toujours justifié – les jeunes du quartier commencent à le croire, aussi. On dit que la violence engendre la violence. Et cette Mexicaine qui se fait tabasser par son proxénète au milieu d’une étroite ruelle nauséabonde que surveille un colosse en camisole blanche aux bras croisés arborant des tatouages faciaux ainsi que des chaines qu’on devinerait plaquées or, suivant les trois jeunes des yeux tandis qu’ils jetaient de vifs regards curieux en direction de la scène — au moment où la fille tomba à genoux sous la force d’un coup dans l’estomac, ce qui interrompit ses plaintes aiguës, et poussa les jeunes à accélérer le pas, préférant ne pas être témoin d’une mise à mort probable —, sera-t-elle en mesure de lui rendre la monnaie de sa pièce? Quand on ne distingue plus les victimes des tortionnaires, quand on se perd en longues phrases barbantes, en promesses et en prières muettes, et que toutes les solutions échappent aux politiciens comme aux sociologues, on peut se considérer enlisés dans un véritable bourbier. Les jeunes se forcèrent donc à taire leur curiosité; même si le sang coulerait bientôt, et qu’une soif de connaître morbide entoure toujours ce genre d’évènement. Ils oublient vite, car au coin de la 114e, un type portant des Oakley contrefaits les aborde d’un « Hé, mes p’tits nègres, vous voulez fumer un bon gros Bruce Banner? », auquel ils ne répondent que de petits rires amusés d’un grave faux en continuant leur chemin, tête basse, de peur que leur refus ne fâche le dealer. Sur la 115e, une prostituée d’un certain âge se penche vers eux pour afficher la craque de ses énormes seins marron, au plus grand plaisir des garçons, qui restent le temps d’un moment de contemplation avant de s’enfuir en gloussant comme des enfants; ils n’ont pas quatorze ans, mais déjà ils savent que ce genre de femme peut être porteuse de nombreuses maladies qui pourrissent le zizi – même le SIDA, la maladie des gays –, car leurs mamans les ont déjà prévenus, et le Seigneur en soit témoin. Ils s’éloignent à la hâte des projets Martin Luther King Jr, ces immenses tours en forme de X allongés ou en forme de fémurs raccourcis qu’on aurait couchés sur le quartier, qui surplombent les arbres avec indifférence, car les jeunes savent que les hoes et les dealers sont à cette heure tardive les moindres de leurs soucis. Ce sont les berlines aux vitres teintées qu’ils guettent, les patrouilleuses qu’ils craignent, et les deux types de gens qui les conduisent. Déjà, des éclats de voix leur parviennent du liquor store au coin de la 116e, effaçant leurs appréhensions et attirant leur attention imprudente vers la scène : de l’autre côté de la rue, deux filles se griffaient, se tiraient les cheveux, les vêtements, déchirant ici une manche, là un col. Le propriétaire du magasin – un petit Indien à l’accent incompréhensible – les chassait de son établissement à coups de pied, ajoutant au chaos, tandis que les quidams se massaient pour apprécier le spectacle, dans un concert cacophonique de huées et d’acclamations. Les garçons se remirent sur leur chemin au moment où des hommes parvinrent à séparer les deux furies aux vêtements en lambeaux. Dans le lointain, quelque part, le chant d’une sirène s’actionna. Le trio d’Afro-Américains approcha du coin de la 117e, et c’est là qu’ils croisèrent Anne la PAN, l’une des rares Blanches du quartier, descendant les marches de l’entrée d’un cloaque à crack. Elle affichait le petit air satisfait, délirant, de celle qui venait de se faire ramoner la chatte en échange de quelques roches. Sautillant presque, elle disparut dans une ruelle noire. Passé la 118e, une voiture donnait du fil à retordre à un remorqueur d’un certain âge : allégée de ses roues par des pillards, la berline reposait maintenant sur quatre piles de briques empruntées à un chantier voisin. Tout un casse-tête pour le vieux Noir habité par l’envie d’aller se coucher sur son sofa et de s’endormir en écoutant Steve Harvey. Les trois jeunes l’ignorèrent, racontant des sottises, pavanant comme si le quartier leur appartenait. Et pourquoi pas? Ils avaient du style, de la confiance. L’un d’eux portait la vieille veste en cuir des Black Panthers de son père — macarons et tout. L’autre, un hoodie portant le logo des Raiders, les mains enfouies dans ses poches. Le troisième, une chemise beaucoup trop longue et une casquette du Fresh Prince of Bel-Air toute décolorée. Ils traversèrent la 119e. Ensuite, la 120e. Puis la 121e. Et ainsi de suite. J’aurais pu continuer ainsi jusqu’au complexe insalubre où vivaient ces trois jeunes. Derrière les graffitis, les mendiants délirant en manque d’héroïne et les putes tabassées, ils possédaient quand même des petits nids douillets que j’aurais pu décrire. J’aurais aussi pu décrire la scène que leur feraient leurs trois mères à leur retour, car il se faisait tard et elles avaient besoin de leurs petites mains pour les corvées, pour laver leurs frères, pour nourrir leurs sœurs. J’aurais pu continuer ainsi à décrire leurs vies et toutes les petites particularités étrangement pittoresques de leur ville, sur des centaines et des centaines de lignes, voire de pages. Mais il faut s’interrompre. Les jeunes approchaient de la 122e, et des individus louches s’amenaient vers eux, dans la direction opposée. Ils étaient encore loin d’être rentrés.

***

L’artiste venait de traverser le gros carrefour de la 125e rue en direction sud.

Suivant le boulevard Malcom X, il retournait au 25th precinct sans se hâter, même s’il avait plus qu’envie de se défaire de son uniforme, de déposer son badge et de ranger son arme, de laisser la patrouilleuse dans le parking, de reprendre sa petite Ford et de rejoindre son atelier. Une toile vierge l’y attendait.

Non, il ne pouvait se hâter, l’artiste devait respecter la signalisation routière, sinon, ne serait-il pas le plus grand hypocrite de tous?

Malgré qu’il soit un bon flic, il lui arrivait de griller les feux rouges, la sirène braillant son long cri dramatique. Ce n’était pas parce qu’il était pressé, non : lui et son partenaire, ils le faisaient pour regarder tous ces pauvres types se terrer dans leur trou, tels des rats. Ici, on craignait l’homme Blanc en uniforme. Eh oui! Tous ces Noirs de Harlem qui font peur aux braves New-Yorkais, qui inspirent des histoires d’horreur dans tous les médias du monde, qui hantent les cauchemars des femmes de bonne vertu, les voilà qui se cachaient de lui, l’agent de la paix.

Quel plaisir, que d’allumer le gyrophare, que d’actionner la sirène. C’était bien drôle. Chaque fois, ils éclataient de rire.

Cependant, en ce moment, il n’avait pas la tête à ça : toutes ses pensées se tournaient vers son prochain tableau. C’est qu’en plus d’être flic, il était peintre. Depuis des mois, il n’avait connu la moindre inspiration. Enfin, ce matin, en écoutant la radio, en s’imprégnant dans une mélodie redondante de Philip Glass, un éclair de génie l’avait foudroyé. Il connaissait le sujet de sa prochaine œuvre dans les moindres détails. Les six dernières heures, il les avait passées à tout se repasser en tête, à s’assurer de ne rien oublier de ces idées qu’il lui tardait de déposer sur le canevas. Des débris, du rouge, de la fumée, du noir, des yeux fermés à jamais : ces thèmes, il les reproduirait bientôt.

Un virus affligeait son partenaire, il avait sans doute passé la journée au lit. Sans cela, l’artiste n’aurait jamais réussi à trouver le temps de créer dans sa tête, bombardé par les constantes remarques de celui qui adorait se bourrer le visage de beignes et bourrer de coups les Noirs du coin. L’artiste n’approuvait pas. Lancer sa sirène et effrayer quelques apprentis gangsters c’était une chose, utiliser une force extrême contre le branleur du coin, c’en était une autre.

Sa violence, il ne la réprimait pas au gré des frustrations pour la balancer au visage de son prochain; il la laissait déferler contre la toile. L’huile, la gouache, le crayon, l’acrylique : tout voltigeait, effaçait le blanc et créait un monde incroyable dont lui seul détenait les clés.

Roulant à une vingtaine de milles à l’heure, l’esprit ailleurs, il ne vit pas les trois jeunes qui traversaient à la hâte la rue non pas à l’intersection, mais par le terre-plein. En fait, de gros buissons les dissimulaient, sans compter la noirceur.

L’été d’avant, les membres du conseil du 9e district s’étaient entendus pour débloquer un peu d’argent et ajouter de la verdure dans tout Harlem, prétextant que des arbres, des buissons et des fleurs changeraient de l’ambiance « jungle de béton », apporteraient un peu d’ombre pour refroidir les esprits de ses concitoyens les moins honorables. Sur le boulevard Malcom X, un manque de jugement certain avait poussé les architectes municipaux à planter tout plein d’immenses buissons qui ressemblaient davantage à de la mauvaise herbe géante qu’à de jolis arbustes. Depuis, une vingtaine de jaywalkers s’étaient fait frapper, la plupart ne s’en étaient pas sortis.

En raison des statistiques, il tient donc du miracle que les trois jeunes Noirs que nous suivions plus tôt ne fussent pas tragiquement heurtés par la patrouilleuse, malgré qu’ils se soient jetés sans réfléchir dans son chemin, dans leur hâte de changer de trottoir.

Au lieu de cela, ils connurent la frousse de leur vie.

Hurlement suraigu des freins et du caoutchouc des pneus, fracas de la tonne de métal qui s’immobilise sec, coup de klaxon plaintif et prolongé; le flic passa près de l’infarctus tandis que les adolescents restèrent figés comme des bêtes devant les phares, à quelques pouces du parechoc. Si la voiture avait été conduite ne serait-ce que quelques milles à l’heure de plus, ces jeunes se seraient retrouvés broyés sous ses roues, en compote sur son pare-brise ou à quelques mètres de là, en petit tas informes sur la chaussée.

Lorsqu’il reprit ses esprits, l’artiste baissa sa fenêtre et cria aux trois Noirs de foutre le camp.

« Et traversez à la putain d’intersection! Vous allez vous faire tuer, si vous continuez à traverser la rue n’importe où, petits cons! »

Comme ils ne réagissaient pas, leurs grands yeux pointés sur la voiture, s’attendant peut-être à ce qu’il – le gros méchant policier – les tabassent un peu afin de leur apprendre une bonne leçon, à ces petits Noirs, il fit tourner les gyrophares, et le trio se rua enfin vers la sécurité relative du trottoir.

L’artiste retrouva son souffle, se calma un peu, puis reprit sa route.

Quelques minutes plus tard, il échappa un long juron : il ne se souvenait plus de ce qu’il voulait peindre.

***

Désormais de l’autre côté de la 122e, ayant échappé de peu à cette menace bleue et blanche arborant l’enseigne du NYPD, les trois jeunes Noirs continuèrent leur chemin, riant après-coup de cette frousse qui les avait tétanisés : ils auraient pu mourir d’un bête accident de la route, cependant ils respiraient encore, hilares, et voilà tout ce qui comptait – à quatorze ans, un certain sentiment d’invulnérabilité les enveloppait encore de ses mains menteuses. Peut-être ces rires se destinaient-ils à détendre l’atmosphère? Un vent soufflait sur le corridor nocturne : derrière comme devant, le boulevard s’était déserté, alerté par la soudaine apparition d’une patrouilleuse – chacun avait regagné son trou pour l’instant. Un silence oppressant s’installait sur le quartier tandis qu’une nuit des plus noires prenait possession de la ville, là où la légendaire brillance des gratte-ciels ne parvenait jamais. Le sort des « Central Park Five » était encore trop frais dans la mémoire collective; en évitant la police, on évitait de connaître des injustices. Voilà pourquoi il tardait aux jeunes de rentrer; si la prison ne les effrayait pas plus que les autres menaces du quotidien, le soulier de leurs mères les rappelait à l’ordre; il devenait impératif qu’ils soient rentrés avant neuf heures. Avec tout ça, ils en avaient oublié ce petit groupe d’individus menaçants, de l’autre côté de la 125: surgissant de derrière les escaliers en pierre où ils se cachaient, trois grands hommes aux visages dissimulés par l’ombre de leurs capuchons barrèrent la route des trois jeunes Noirs. Ces derniers ne purent réagir, craignant le pire, et les adultes se contentèrent de crier à l’unisson un prénom qui ne resta pas dans la mémoire des garçons ou dans celle de la collectivité, d’où mon dédain à le répéter sur cette page : il s’agissait du prénom d’un tueur en série fictif qui prenait les Noirs de New York pour cible, une sorte de boogeyman inventé par Dieu-le-sait-qui pour tenter d’effrayer les Harlémites, ce qui ne fonctionnait pas, en règle générale. Chez les trois adolescents, la terreur s’avéra véritable, réelle, ressentie, en raison de la surprise. Ils s’enfuirent à toutes jambes dans la direction contraire, retournant dans la sécurité relative qu’offrait l’intersection de la 125e tandis que les trois blagueurs encapuchonnés disparurent chez eux en hurlant de rire. Haletants, les trois jeunes se mirent à lancer toutes sortes de jurons à l’intention de quiconque pouvait les entendre; si leurs mères les avaient entendus, leurs fils auraient été suspendus par les chevilles pendant des semaines entières (mais pas vraiment). Quel crime odieux, ces blasphèmes! Lorsqu’ils furent à nouveau sûrs que leur itinéraire semblait vide de toute embûche, ils se remirent en route une ultime fois. Quelques groupes d’Hispaniques étalés dans des marches, quelques vendeurs de crack, une ou deux prostituées, pas le moindre policier, ils se rendirent jusqu’à la 131e rue sans ralentir ou s’arrêter.

Il était neuf heures moins cinq lorsque les trois jeunes se dirent au revoir, la tête pleine de nouvelles histoires à raconter aux autres, demain à l’école. Ils se rendirent chacun à leur étage respectif de leur tour à logements. Le tout dernier à rentrer dans les bras de sa maman habitait au 20e étage. Bien entendu, l’ascenseur était hors service.

Au sommet de la cage d’escalier, une fenêtre grande ouverte offrait une vue plongeante sur le boulevard Malcolm X, qui devenait l’avenue Lenox. Central Park ne semblait pas si loin, vu d’ici. Les séparaient un réseau complexe de rues et de logements, où chacun luttait pour vivre. Loin au-delà, les deux tours du World Trade Center brillaient en dominant la ville.

Plus près, loin du glamour et des voitures de sport, quelque part dans la grande cour qui regroupait ensemble une demi-douzaine d’édifices à logements, un coup de feu se fit entendre. Le jeune Noir ne prit même pas la peine de sursauter, se dépêcha de rentrer chez lui avant d’inquiéter sa mère. La nuit tombée, le quartier se réchauffait.

*

Photo : Tous droits réservés.  © Katsu Naito

Laisser un commentaire