Par Milan Loranger
2019
Par un après-midi venteux, un type un peu moche arrête la fausse blonde dans un parc.
« On se connaît? », qu’il interpelle.
La fille ne se laisse pas berner. Un classique de la drague-express : feindre de connaître une fille pour l’approcher, engager la discussion. Ensuite, lui demander s’ils ne sont pas allés au collège ensemble, ou un truc du genre. D’habitude, les filles baissent leur garde. Elles se disent : peut-être s’agit-il d’une vieille connaissance, d’un vieux pote de la vieille.
Eh non, pauvre type! J’ai même pas terminé mes études secondaires; qui a l’air fou, maintenant?
La fille prépare sa rétorque, mais la phrase préenregistrée habituelle ne vient pas. Au lieu de ça, elle demeure muette, car le type fait une drôle de tête : il semble frappé d’une révélation, comme Archimède dans son bain. Son visage s’illumine, et il la fixe d’une telle façon qu’elle se sent mal à l’aise. Peut-être que c’est vrai; il la connaît. Il ne ment pas. Il l’a vue quelque part, avant ce jour.
Dans le parc, les branches perdent de leurs feuilles colorées. Ce matin, la blonde a enfilé une veste en jeans, il annonçait froid. En dessous, sa tenue s’est composée de leggings noirs, d’un gros chandail pas très sexy qui n’affichait rien de sa poitrine et, pour une rare fois, elle a mis un soutien-gorge. Pas de bosses au niveau de ses mamelons, pas de trace de ses bijoux. L’homme semble perdu dans son silence. D’un coup, un sentiment de malaise s’installe. Elle n’ose pas bouger, de peur d’afficher sa détresse, sa peur soudaine. Puis :
« J’aime vraiment tes piercings. Tu sais, ceux aux nichons. »
Elle passe près de le remercier, par habitude.
Au lieu de cela, elle se détourne avec violence, ne voulant plus jamais subir le regard de cet homme, et part sans un mot dans une direction opposée, traverse la rue d’un pas vif en direction d’immeubles, la tête basse. Quiconque connaît la blonde aurait deviné que quelque chose clochait; rares étaient les hommes qui parvenaient à la déstabiliser.
Comme elle s’éloigne, elle entend ce dernier gémir des obscénités.
*
Une sueur froide recouvre sa magnifique enveloppe glabre. À mesure que passent les heures, elle oublie la petite question qui trottait dans sa tête en après-midi, à savoir comment cet homme, cet étranger, avait deviné au sujet de ses piercings.
Le soir venu, elle n’y pense déjà plus. Libre, la fille volage butine d’un mec à l’autre sur Tinder. Elle hésite entre deux. Ils lui ont déjà envoyé des photos de leur aubergine sur Snapchat, elle s’apprête à répliquer à l’aide d’une photo de ses boules prise à l’instant.
Elle hésite un moment, pense au type un peu creepy qu’elle a croisé ce matin. Un vieux pervers quelconque, c’est tout.
Il bluffait, a juste lancé ce compliment bizarre sans même savoir qu’elle avait les mamelons percés, sans même avoir vu ses seins nus.
Elle se rassure.
Une minute durant, elle fixe les clichés, ces petits bijoux qui pendent au bout de ses tétines. Elle appuie sur send.
La réponse de son public s’avère favorable, tous débordent de compliments pour sa chair.
L’un des deux gars lui demande si elle aime se faire pisser dessus. L’autre veut la manger pendant des heures. Elle choisit celui-ci. De toute évidence.
L’idée de se faire pisser dessus ne la dérange pas vraiment. Elle l’a subi quelques fois, avec un bel Européen fort bien équipé. C’était dégoûtant et amusant. Dirty-fun.
Des heures de cunnilingus? Qui dirait non? Le choix est facile.
La blonde rencontre le gars chez lui deux heures plus tard. Elle aurait pu arriver plus tôt, mais elle se plait de faire attendre ses mecs.
Elle le jauge du regard; ce n’est pas vraiment son genre, mais elle n’a pas l’intention de baiser, ni même de le sucer. Pas de faveurs à retourner, que des jambes à écarter, sa tête déposée sur l’oreiller, les paupières closes. Repas salé. Petit épisode de relaxation.
*
La blonde descend de son Uber, un air indéchiffrable imprimé sur le visage. D’une démarche encore tremblotante, elle se rend vers la double arche dorée qui promet de lui remplir l’estomac, sans plus. Une fois assise à l’intérieur, devant des croquettes au
(pâte de résidus de poulet entourée de friture, congelée, puis réchauffée dans des tiroirs graisseux)
poulet prêtes à être baignées dans une sauce aigre-douce, la blonde plonge dans son téléphone. Elle a joui, elle n’est plus horny, le mec a bien travaillé. Elle ignore donc tous les textos de gars assoiffés et se perd un peu dans l’univers de YouTube. Portant de temps en temps une croquette à ses lèvres, elle ignore tout du monde qui l’entoure, absorbée dans un tutoriel de maquillage ou un shopping haul. Elle regarde justement une youtubeuse dévoiler ses acquisitions du jour en matière de vêtements et de produits de beauté tandis qu’un homme prend place à la table à côté d’elle, vis-à-vis de la blonde. Elle n’y accorde aucune attention; il s’agit d’un quidam de plus qui s’apprête à prendre sa dose de sel quotidienne en deux bouchées. Pourtant, après quelques minutes, un mouvement attire son attention, elle regarde, puis détourne les yeux avec surprise : l’homme, un adulte d’une trentaine d’années, est en train de se branler tout en la regardant. Son jeans déboutonné est descendu jusqu’à ses cuisses, ses caleçons aussi. Sa queue n’est pas très grosse, mais elle est très dure. C’est peut-être parce qu’elle l’a remarqué, qu’elle a jeté deux ou trois coups d’œil de plus : le gars finit par jouir. Une traînée blanche virevolte et rebondit en dessous de la table pour enfin atterrir sur les cuisses du mec. Rendue indifférente aux photos de pénis non sollicitées qu’elle reçoit sur Instagram ou Snapchat, elle lève les yeux au plafond, prend son cabaret, puis s’assoit plus loin. Elle regarde autour, personne n’a remarqué. Le gars a remonté son pantalon et se lève pour déguerpir, non sans passer une dernière fois devant la blonde, lui murmurant :
« J’adore me masturber en te regardant. »
Elle grimace en se faisant petite dans son siège, de peur qu’il ne la touche, mais il s’en va à la hâte.
*
Le lendemain, en matinée, au lieu de se payer un Uber, la blonde commet l’erreur de prendre le bus pour se rendre au centre d’achats. Assise au fond, car il n’y avait personne, un groupe tumultueux de garçons l’entoure. Quand ils montent à bord, quelques arrêts après elle, l’un d’eux la dévisage, murmure quelque chose à ses confrères, la pointe, et ils se mettent tous à chahuter, surexcités. Le bus est presque vide, pourtant ils prennent place à côté d’elle, tout au fond. La blonde se sent aussitôt piégée, comme un chevreuil qu’une meute de loups approche. Elle raisonne : ils n’ont pas plus de seize ou dix-sept ans, ils sont inoffensifs. Comme un papillon par la lumière, ils sont simplement attirés par sa beauté. Elle a à moitié tort.
Elle porte ses écouteurs, des AirPods tout neufs qu’un mec lui a acheté pour l’encourager à coucher avec. Elle n’entend donc rien de ce qui se trame à quelques centimètres d’elle. L’un des jeunes prête son téléphone intelligent à un puis aux autres, et tous les regards se tournent vers la blonde qui tente de feindre le plus grand des désintérêts. Au moment où elle se lève pour aller s’asseoir à l’avant, fatiguée par ces enfantillages, l’un d’eux tourne le cellulaire vers elle.
Le cœur de la blonde effectue un triple salto dans sa poitrine.
Une fille à poil la fixe avec un regard lascif. Elle a de beaux yeux, des cheveux auburn, et de jolis seins qu’elle remonte un peu de son bras pour en améliorer l’apparence et les faire paraître plus gros. Ses mamelons sont percés. Elle cache son con derrière son autre main, incitant mystère et excitation. Cette photo, elle l’a prise il y a quelques mois à peine, alors qu’elle avait encore les cheveux d’un roux foncé. Elle l’avait envoyée en texto à un ou deux gars. Peut-être à trois. Qu’est-ce qu’elle fout sur le téléphone de ces kids?
D’un bond, elle tente de s’en saisir pour effacer le cliché, mais le garçon est plus rapide qu’elle, et le groupe se met à ricaner à l’unisson en éloignant l’appareil, une main à la fois. Alors qu’elle se débat pour obtenir le téléphone, l’un d’eux profite de l’ouverture et caresse sa croupe. Ceux de devant tentent maintenant de toucher à ses seins. La blonde panique. Des doigts se faufilent sous son chandail, tirent sur le tissu, déchirant une couture. De peur de causer une scène, elle se retient de hurler. Les rares passagers et le chauffeur ne semblent rien remarquer. Esquivant les mains tripoteuses, elle parvient à se frayer un chemin hors de la bande de jeunes pervers.
Dans sa précipitation, elle perd un écouteur, ne s’en rend pas compte, descend à l’arrêt suivant, n’est pas suivie par les garçons, respire à nouveau. Ils la sifflent par la fenêtre comme l’autobus s’éloigne sur le bitume.
*
Au milieu de nulle part, devant un parc inconnu, la fausse blonde se réfugie sur un banc. Tout son corps tremble. Que des mecs agissent comme des animaux, elle ne s’en étonne pas; elle cherche toutefois à comprendre pourquoi ils étaient en possession de cette photo d’elle. À ce moment, son téléphone se met à vibrer.
Un mec qu’elle ne connaît pas lui a envoyé un message sur Facebook. Puis, une demande d’ami. Curieuse, elle lit son message :
Salut, j’ai trouvé des photos de toi à poil en ligne. Réponds-moi, c’est urgent!
Elle lui répond. Il lui dit qu’il peut lui dire où il a trouvé les photos, mais qu’il faut qu’elle lui en envoie de nouvelles. Elle fait taire le chanteur virtuel en appuyant sur le bouton « Bloquer ».
Sur son banc de parc, la blonde commence à bouillonner de rage, au plus profond de son être.
Comme les minutes passent, d’autres gens lui envoient des messages. Il ne s’agit pas d’un hasard. Après de longs moments de raisonnement, elle finit par taper son nom dans Google. Son Facebook, son Instagram, son Vsco, son vieux MySpace. Rien de nouveau. Dans la section « Images », elle grimace en reconnaissant son moi du passé, très maigre, déployant des coupes de cheveux de toutes les couleurs du spectre. Elle passe quelques minutes à fureter au travers de la vie embarrassante d’une fille qui n’existe plus. Elle rajoute « sexy » après son nom, dans le champ de recherche. Les photos ne changent pas vraiment, sauf qu’il y a des photos d’autres filles qui partagent son prénom et qui posent en bikini. Elle retourne au moteur de recherche et essaie « nue », cette fois.
Aussitôt, elle retrouve la photo que les garçons lui ont montré dans le bus. Et une dizaine d’autres photos. Une vingtaine. Une centaine. Elle sent son cœur sur le point d’exploser.
Ces photos, elle les a toutes envoyées sur Snapchat. Sur Instagram. Sur Facebook. Par texto. À un homme, ou trois. Ou même peut-être plus. Ses pensées rationnelles s’arrêtent là comme un blizzard de conjectures engourdit son esprit.
…
L’un de ces salauds a tout balancé sur le Net.
Ses mains tremblent lorsqu’elle se rend sur l’un des sites Web où se trouvent les photos. Des centaines de femmes y sont exposées telles des œuvres d’art dans un musée pornographique. Elle s’y retrouve avec facilité. En plus de son nom et de sa ville de résidence, il y a des données en légende sous chaque image.
Le nombre de vues. De commentaires. De « likes ». Les chiffres dépassent la centaine de milliers. Son cœur souffre et sa vision échappe à son contrôle comme le monde entier devient flou.
Elle éteint l’écran de son téléphone dans un coup de rage.
L’un de ses mecs a osé.
Elle se sent à la fois trahie, sale, violée, conne.
Le type du parc, il avait vu ses nichons, ses piercings. Un vieux dégueulasse qu’elle n’aurait jamais même laissé lui toucher la main.
C’est que ses photos avaient voyagé, qu’elles voyagent en ce moment même. Son corps nu exposé à son insu pour des millions d’internautes.
Elle trouve sa boîte de réception bourrée de messages d’inconnus.
Certains s’acharnent à l’avertir de ce qu’elle sait désormais. D’autres encore s’essaient au chantage. La plupart lui balancent des compliments.
Elle se sent un peu mieux.
Elle oublie.
*
Durant les jours, les semaines qui suivent, on continue à lui envoyer des messages, et elle continue à se forcer de les ignorer. Ne connaissant pas l’identité de l’individu qui a tout balancé sur le Web, elle en conclut que son téléphone s’est fait pirater. Un de ses sugar daddys lui en paie un nouveau. Il y a du bon dans tout ça, en fin de compte.
Malgré tout ça, elle n’apprend aucune leçon, elle continue à envoyer des photos d’elle. Des égoportraits plus sexy les uns que les autres. Les compliments abondent comme toujours pour la fille volage qui tait désormais toute autre chose. Elle en vient même à accepter que ses photos sont en ligne, qu’elles le resteront, qu’elle est impuissante contre cela. Des milliers, sinon des millions d’hommes se branlent en pensant à elle. À ses yeux, il n’y a pas de plus grand compliment.
Cependant… elle regrette tout l’argent qu’elle aurait gagné si seulement chaque clic lui avait rapporté ne serait-ce qu’un sou.
Peut-être devrait-elle se lancer dans la porno?
Elle envoie un message à un de ses mecs avec une idée géniale : et si on baisait, et qu’on se filmait?

