La jeune fille et les cendres

Par Milan Loranger

2019

 

Au centre d’une pièce aux proportions dissimulées dans les ombres, une jeune fille attend, nue, immobilisée. Liée aux poignets et aux chevilles à un cheval d’arçon, la poitrine, le ventre et le pubis collés contre le coussin en suède usé par les années, elle tremblote. Elle n’est que jeune, elle n’a pas d’âge, car depuis la chute du calendrier romain, la notion d’âge a perdu toute importance. D’un point de vue médical, son adolescence commence à peine; donc, très hormonale, un peu fragile en apparence, mais elle est forte, elle peut en prendre.

À une époque pas trop lointaine, ce manège aurait été illégal. Trop jeune. Trop vieux. Aujourd’hui, on tolère sans accepter, on détourne le regard, on passe le tout sous le couvert du huis clos.

Il n’y a plus d’amour, ici. Que de l’attirance brutale. Du sexe sans filtre, sans réciprocité. Mon égoïsme sur un piédestal – en l’occurrence, un cheval d’arçon au centre d’une pièce – représente un amalgame de mes obsessions et de mon sadisme. Et surtout, mon désir de survivre.

Une demi-douzaine l’entoure déjà. D’autres ne tardent d’apparaître dans le cercle de lumière créé par le chandelier. Des hommes plus ou moins vieux, mais à ses yeux à elle tous vieux. Tous parfaits pour la situation, tous dégueulasses en leur essence; ils souilleraient bientôt cette jeune fille avec laquelle je me suis lié.

Sa confiance absolue en moi provient d’une chimie dans son corps qui brouille son jugement. De mon côté, je ne pense qu’au lendemain.

Puis, il y a ses seins, sa bouche, son vagin et ses fesses : ces quatre aspects de son physique qui font perdre leurs moyens à tant d’hommes, qui attisent la convoitise, qui tiennent office d’objectifs ultimes dans la quête d’assouvissement des désirs de vieux pervers qui ont tout laissé tomber.

Et je suis leur maître.

*

Lorsque la société s’effondre, les plus faibles se voient dépourvus de toute protection. On devient blasés lorsqu’on est témoin d’une extinction de masse. Malgré tout, je l’ai prise sous mon aile.

Elle ne parle pas français et ne maîtrise que mal l’anglais, cependant je n’ai aucune difficulté à comprendre qu’elle a froid : son corps se couvre d’une chair de poule et elle tremble encore plus qu’auparavant. J’interromps nos activités.

Au sous-sol qu’éclaire la fournaise, je prends la pelle, ravive la braise. Au-delà, une fumée charbonneuse se mêle aux cendres paresseuses qui se déposent sur notre monde. En plein cœur du long hiver, tous les moyens sont bons pour retrouver un peu de chaleur.

Je remonte et on termine sa toilette. Des spasmes l’agitent, des convulsions l’ont emporté sur le contrôle de ses jambes. Je l’aide à se redresser. Sa douleur se camoufle si bien dans ses grands yeux pâles. Elle me remercie à sa manière, dans une langue que je ne connais pas.

« Thank you, on dit thank you, si tu veux que les gens te comprennent. »

Elle se rhabille, puis vient s’asseoir à mes côtés comme je termine de ranger les bracelets en cuir et les cordes en vinyle dans le sac de sport. Une de ses mains tire mon bras, et l’autre pointe vers sa tête. Je lui masse les cheveux. Ses jambes ont cessé leurs tremblements. Elle ne pleure plus depuis quelque temps, son corps commence à s’habituer à ces sessions.

Mes doigts lui frottent le cuir, descendent vers son cou, remontent vers le lobe de son oreille gauche, le caressent avec une tendresse paternelle, profitant de sa chaleur. Pendant ce temps, elle lit une vieille bande dessinée à la lueur des chandelles. Je la regarde se concentrer, sourire, froncer des sourcils, se fâcher contre un personnage, rire d’une blague. Je me complais dans l’admiration de son innocence.

*

Lorsque vient le temps d’accueillir de nouveaux clients, je suis à leurs yeux « la personne en charge ». Ils comprennent vite que leurs besoins les rendent inférieurs à ma personne, et je m’efforce de leur rappeler; il ne s’agit pas d’une excellente technique de marketing, mais à l’ère post-Yellowstone, les gens se laissent marcher sur les pieds sans trop chigner, si ça signifie que leurs besoins capitaux seront comblés.

La marchandise se trouve en ma possession, ils n’en ont jamais vu d’aussi belle. Eux ont la main tendue de l’accro, attendent sans patience, rampent debout pour obtenir une place de choix. Une fois les vêtements tombés, ils reprennent de leur cran, osent de nouveau s’appeler des hommes.

La fille est si belle que certains en perdent leurs moyens. Aujourd’hui, elle commence habillée, sur ses pieds, au centre du cercle de mecs. Une semaine s’est écoulée depuis la dernière séance, elle peut à nouveau marcher avec aise. Ils sont tous à poil, la plupart déjà bandés. Elle effectue une ronde, jauge ses salauds du regard. Ceux-ci sont sages, les mains croisées dans le dos. Elle se pavane. Sa démarche lente et animale expose son peu de courbes à travers des vêtements ordinaires qu’elle rend érotiques. Au loin, je surveille en silence. Elle a fait son choix. Un homme pas très grand, pas très beau, pas très jeune, a la chance de voir la petite s’accroupir à ses pieds – elle ne se met pas à genoux, de peur de se blesser sur les lames du parquet. C’est qu’elle va passer beaucoup de temps à croupetons, ce jour.

La jeune fille pompe, suce, avale. Vingt fois plutôt qu’une. Je me réjouis de tant de jouissances. Je me fiche qu’elle trouve ça dégueulasse.

On vit pour voir un autre jour.

*

Elle m’annonce plus tard qu’elle n’est plus capable de continuer. Je la comprends. Je lui rappelle qu’elle a toujours eu le choix.

Le choix entre ça, et pire.

Dehors comme à l’intérieur, tout est sombre. Il est peut-être midi, peut-être minuit. Ses yeux luisent tandis que s’amenuise notre chandelle. Elle tente de se coller contre moi. Je me lève, vais au sous-sol pour une énième fois, jette une pelletée dans les braises. Je remonte avec une roche de charbon et lui donne. De ses mains douces, ces doigts fins qui ont donné tant de plaisir à tant d’hommes, sous mes instructions, elle fait rouler la houille, puis la dépose sur la table de chevet et remonte la couverture de laine sur sa tête pour pleurer, enfouie dans l’oreiller.

Elle sait. Elle sait que j’ai raison.

Elle n’a pas beaucoup de souvenirs du monde d’avant l’éruption, mais elle se doute que quelque chose cloche dans le monde de maintenant. Elle se doute qu’une fille comme elle ne devrait pas être exposée à tant de vieux dégueulasses – voire à un seul d’entre eux. Au plus profond d’elle-même, elle sait ça, aussi.

*

Ce soir, il s’agit d’une soirée spéciale.

La soirée qui change tout. La soirée qui va nous permettre de partir d’ici, de mener une existence plus facile au Sud-Est, là où les cendres sont moins épaisses, où les rayons du soleil percent par moments.

Ce soir, il n’y a qu’un homme chez moi.

J’essaie d’expliquer à la jeune fille que cet homme n’est pas comme les autres. Qu’il a les moyens de nous sortir de cette vie de vice et de misère. Qu’il ne nous paiera pas en nourriture, en biens ou en charbon, mais en LIBERTÉ. Elle me répond qu’elle m’a toujours fait confiance, qu’elle m’obéirait toujours.

Qu’elle m’aime.

L’homme m’explique qu’il est en charge. Que si j’obéis, que si je garde ma langue, un véhicule nous amènerait loin de l’épicentre de l’hiver volcanique cette nuit même. Qu’on nous conduirait dans l’une des dernières grandes villes, là où un semblant d’humanité persiste encore.

Une lueur d’espoir.

Il y a nulle hésitation dans ma voix lorsque j’accepte l’offre de l’homme.

Sous le chandelier, la jeune fille est prête pour lui dans la pièce réservée aux actes. Quelle chance! Elle n’aurait même pas à passer entre les mains d’un groupe d’hommes, cette fois. Un seul mec, et la plus grosse récompense de toutes! De plus, l’homme en question paraît bien. Il ne s’agit pas du décharné habituel ou du vieillard de service à la fin de ses souffles. Il est en santé, comme s’il ne manquait de rien dans cette période de famine. Très bien habillé; costard traditionnel, chaussures en cuir étincelant dans la noirceur.

Je prends place dans ma chaise habituelle. L’homme interrompt ses mouvements. Il me somme de sortir de la pièce. Il veut être seul avec elle. J’explique qu’il peut me faire confiance, que je ne dérangerai pas, que la jeune fille se sent plus à l’aise lorsque je suis là, qu’elle se sent en sécurité.

Il insiste.

Je rassure la jeune fille. Je me trouverai de l’autre côté de la porte s’il y a quoi que ce soit. Une infinie gratitude à mon égard se peint sur son joli visage comme je l’enferme avec l’homme.

*

Terminés, les gang-bangs. Finis, les cocktails de sperme forcés dans sa gorge. Adieu, bains bouillants pour débarrasser son corps des hommes de la veille. Elle pourra enfin me sourire sans mélancolie en découvrant un monde moins hostile.

Mes pensées s’agitent alors que j’attends comme un con dans le noir, assis devant une porte close.

Les cris cessent sur une finale déchirante et je me doute que l’homme a terminé sa besogne.

Je me lève et rallume les chandelles. J’effectue les cent pas. Nos valises sont prêtes : une grande malle pour moi, un petit carry-on rose pour elle, en plus du sac de sport. On abandonne tous les accoutrements qui servaient au boulot, ainsi que tous les accessoires. Elle n’en aura plus besoin, là où on va.

Là où on va, elle n’aura plus jamais besoin de vendre son corps.

La porte s’entrouvre. L’homme passe sa main, demande une serviette. Je lui en trouve une. Elle n’est pas très propre, mais il ne s’en rend pas compte, dans la pénombre. Sa main disparaît avec la serviette. Les minutes passent.

Silence total.

Je comprends que quelque chose cloche.

Il sort, seul. La chemise de son costard est recouverte d’une immense tache noire. Il me demande des vêtements de rechange. J’obéis, la tête basse.

Tandis qu’il se change, j’ose ouvrir la porte. Dans ma poitrine, un étau comprime mon être, menaçant de m’enlever toute raison.

C’est noir. Tout est noir. Le sang prend une teinte de charbon à la lueur des chandelles.

Il était trop tard maintenant. Plus le temps de faire une scène.

Je referme la porte.

Je me retourne, l’homme me jette un regard vide. Il s’est changé. Il porte mes vêtements.

« Prenez votre malle. Nous partons. »

J’opine de la tête avec soumission.

Je laisse le petit carry-on rose et le sac de sport derrière.

*

J’ai tenu ma langue. L’homme a tenu sa parole.

En fait, je ne dis rien tout le temps que dure le voyage. Par chance, on me place dans une voiture différente de celle de l’homme, puis dans un camion, avec une dizaine d’autres réfugiés, où j’ai droit à un repas : un bout de saucisson sec avec une tomate de serre coupée en tranches. Je n’avais pas croqué dans quelque chose d’aussi juteux depuis des années.

On arrive à un port, où j’embarque sur un bateau : un énorme brise-glace crachant des nuages de fumée encore plus noire que les cendres recouvrant le monde.

Le voyage sur mer dure deux semaines. Par moment, je doute de la capacité de l’humain à survivre dans cet environnement hostile. Jusqu’à présent, j’ai réussi à ne pas périr.

À l’horizon, la ville brille de mille feux. L’électricité coule dans les veines des immeubles. Même le ciel paraît plus pâle, ici. L’air est-il un peu plus chaud, ou bien s’agit-il d’une illusion?

J’observe les lumières du port qui accueille le brise-glace, et j’essaie de me convaincre une fois de plus que tout ceci en valait la peine. L’homme est retourné à sa vie, j’ai gagné la mienne.

Sur les trottoirs, je m’éblouis dans les ampoules des lampadaires, et je repense à la jeune fille. Je serre les poings. Elle aurait aimé le monde dénué de cendres. Elle aurait souri sans mélancolie.

Il faisait si froid, dans ma demeure. Ici, l’électricité réchauffe l’air de sa lueur orange. Je n’ai même pas besoin de mon manteau.

Pourtant, je m’ennuie de sa chaleur, de mes doigts dans ses cheveux.

Lorsque l’hiver volcanique sera terminé, j’irai l’enterrer.

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