Pessimisme

Par Milan Loranger

2019

La vie est comme un livre. Avant de toucher à la couverture, avant de l’ouvrir, il n’y a rien. Après avoir refermé le quatrième de couverture, on retourne au rien.

Mon ancien condisciple, bon chum et jeune philosophe en vogue Arthur de Blésimaire se servait souvent de l’analogie du livre pour expliquer sa perspective de la vie. Un début, une fin, rien d’autre.

Donc, avant le 27 août 1988, j’existais dans le néant. La pensée la plus effrayante qui m’habite consiste de ce vide, de cette absence de conscience. De ce qui m’attendrait lorsque je mourrai. Un retour au néant auquel la naissance nous a arrachés. Ça m’a poussé à étudier, puis à enseigner l’astrophysique, en particulier la cosmologie. Quelle autre science pourrait un jour peut-être expliquer le néant?

Je m’intéressais en particulier aux trous noirs. Allant à l’encontre de tout ce qu’affirmait la Religion, je m’imaginais que la mort ressemblerait à ce qu’on pourrait retrouver, prisonnier d’un de ces objets célestes. Étant impossible d’observer ces masses en raison de leur complète et totale noirceur, j’aimais les comparer à ce néant inextricable. Lorsqu’on y était pris, pas moyen de l’échapper.

Nihiliste accompli, je me plais de répéter la même histoire à mes élèves, lorsque j’en viens à introduire le sujet des trous noirs. Cette fois-ci, c’est à la veille de la mi-session, avec quelques minutes à écouler avant la fin :

« Imaginez que vous vous promenez dans l’espace, comme ça, tralala. » Pause pour les laisser rire après avoir mimé la caricature de la démarche d’un proxénète à New York dans les années 80 « Tout à coup, voici que cette alternative vous frappe : soit vous êtes lentement mais sûrement attiré par un point invisible dans l’espace, ou ça se produit en une nanoseconde, et vous n’existez déjà plus, du moins pas dans la forme à laquelle vous êtes habitué.

« Alors, vous êtes dans l’espace, vous regardez à gauche, à droite, en haut, en bas, derrière dans ces trois dimensions où vous flottez – où vous vous promenez –, et vous ne voyez rien. Toutefois, vous avez pénétré le champ gravitationnel d’un objet qui doit être immense, car vous ne contrôlez plus vos mouvements – vous êtes paralysé, et il fait très chaud, tout à coup. Ça, mes amis, c’est la promesse d’un monde de souffrance. Venez-vous de développer un cancer? Est-ce qu’une bactérie mangeuse de chair vous a désigné comme repas? Est-ce que vous vous déshydratez très lentement dans un désert aux proportions insondables? Non, c’est bien pire. Vous avez été happé par un trou noir. L’objet qui vous attire n’est pas plus gros que notre lune, toutefois il possède la force gravitationnelle de mille soleils. Il vous attire de plus en plus vite. Tout tourne, car il s’agit sans doute d’un trou noir de Kerr – je reviendrai là-dessus lors de la prochaine lecture. Puis, comme vous essayez de vous défaire de son emprise, pris d’une nausée infernale, secoué en vrille, votre corps commence à s’étirer. Disons que vos pieds pointent en direction de l’objet : vos pieds y sont aspirés beaucoup plus rapidement que votre tête. Ainsi, votre corps s’étire, mais de façon inégale. Vos jambes pourraient passer d’une longueur d’un mètre à trois mètres avant que votre colonne vertébrale ne casse, vous séparant de votre bassin. Ensuite, vos jambes se dissocient encore, puis encore, et encore. Votre torse fait la même chose, une division exponentielle qui vous bissecterait jusqu’à ce que les milliards de milliards d’atomes qui constituent votre personne se soient séparés les uns des autres. On peut imaginer la douleur qui viendrait avec ce processus; du moins avant que votre système nerveux ne cesse de fonctionner.

« L’autre option est une mort immédiate. Imaginons qu’un trou noir ambulant voyageant à des milliers de kilomètres par seconde se dirige vers une collision avec la Terre. Est-ce que nous serions conscients de notre fin? Permettez-moi d’en douter. Une telle force cependant, à une telle vitesse… nous serions tous morts avant même de pouvoir ciller. Donc une mort lente, ou une mort rapide. Dans tous les cas, la promesse d’un néant éternel. Je ne tiens pas à provoquer chez vous d’angoisses additionnelles, je sais que mes travaux vous en fournissent en nombre suffisant,

(rires)

mais c’est ce que la vie nous réserve à tous. Un jour, on va s’écraser contre un trou noir métaphorique, et on va retourner au néant complet qui nous hébergeait avant notre naissance.

« Sur cette note un tantinet déprimante, je vous souhaite à tous une bonne semaine de lecture, et je suis forcé par la faculté de vous rappeler de ne pas trop boire d’alcool. Qu’est-ce que je raconte? On est en cosmologie, pas en finance, je ne m’attends pas à ce que quiconque fasse la fête! Amusez-vous bien malgré tout, et n’oubliez pas que je m’attends à ce que votre TP sur la supersymétrie soit déposé sur mon bureau au plus tard le sept, donc dans deux semaines, jour pour jour! Bonne chance. »

J’ai un don pour tuer tout l’entrain d’une classe avec une lecture nihiliste juste avant les vacances, un vendredi après-midi, fin octobre.

Au lieu de chahuter, mes élèves repartent dans le silence, la tête un peu plus basse qu’à l’habitude. En rangeant mon ordinateur et mes notes, je me trouve davantage drôle que cruel, et j’ai surtout bien hâte à la pinte de lager bien fraîche qui m’attend au bout de mon bar préféré, à deux pas du campus. Je réponds à quelques questions de dernière minute, puis j’enfile mon long manteau en laine et j’affronte les premiers flocons de l’année.

L’alcool m’aide à relaxer, à penser à autre chose. Une habitude née de mes premières crises d’angoisse dues à des montagnes de travaux, lorsque je complétais mon bac, puis ma maîtrise, et enfin mon doc. Anxieux de performance et procrastinateur invétéré, un beau cocktail qui m’a plongé au cours de mes jeunes années dans un désespoir pourtant très surmontable. La preuve : je l’ai vaincu. La bière a aidé. Les pilules aussi. À 130 milligrammes par jour, après le déjeuner, et un litre par soir, minimum, la cure fonctionne à merveille, aujourd’hui encore, et je me considère comme un membre adéquat dans cette société d’apparence temporelle. Question de prouver mon appartenance, un monsieur ou une madame Bouclair, Marshalls ou Simons a décoré mon condo de citations des plus quétaines, imprimées sur des plaques de bois, de métal, ou sur des coussins aux couleurs fades. Ça dégage le conformisme, la béatitude, l’imbécilité; donc le bonheur. Mon pernicieux pessimisme ne s’évapore pas, pourtant. Atteint d’une maladie qui se traite d’une lobotomie, je préfère de loin les blagues de mauvais goût à la perte de ma personnalité. Je me distance des réseaux sociaux et des appareils mobiles intelligents sophistiqués, qui réussissent à accroître ma dépression. Mes amis n’ont donc pas les moyens de me contacter, en notre modernité. Mon téléphone à cordon demeure muet. Je m’y plais; je suis un solitaire endurci. Je bois ma bière, seul. Je profite de mes temps libres, seul. J’effectue mes recherches, seul. Même lorsque quelques stagiaires et doctorants viennent se mettre dans mes pattes, je suis seul, même lorsque je rencontre des étudiants qui sont fanas de mes travaux je dois redoubler d’efforts pour ne pas paraître sauvage, ne pas les houspiller par mon désir d’être laissé tranquille, seul. Si je me débrouille bien devant un auditoire, en donnant mes cours, j’ai autant de difficulté à entretenir des conversations futiles ou à recevoir des compliments. Je performe sur la scène, aveuglé par le projecteur, au zénith de la structure en béton. Je m’adresse aux néons. J’entends les rires, les questions, sans voir les humains. Mon esprit ressemble à un système solaire mort; mon cerveau une naine blanche sur le point de s’éteindre, ce qui m’entoure tous ces astres que j’ai consumés lorsque l’hélium de mes angoisses s’est embrasé.

J’entre au bar à l’heure habituelle, et le proprio me sert sans attendre, sans question, sans bonjour.

Une lager pour huiler la machine, un whisky sec pour la suite. La carte de crédit digère le tout. Je prends mes consommations et m’assieds en retrait, loin des fenêtres. J’abhorre l’idée d’être reconnu par un groupe d’étudiants-admirateurs qui passe par là, et que ceux-ci décident de violer mon ataraxie temporaire. Il n’y a que lorsque je suis au creux de cette chaise, dans cet établissement en particulier que se forme enfin une trêve dans mon esprit, que je cesse de ruminer sur des sujets qui échappent à mon contrôle. Ici, je peux ouvrir ce recueil de nouvelles, et le parcourir en toute quiétude. Chez moi, je suis attaqué par mille distractions, mille tâches, mille envies de m’abrutir. Ici, il n’y a que les belles femmes qui possèdent la faculté de lever ma tête de mes pages.

Aujourd’hui, je ne joue pas de chance.

Une paire de jambes magnifiques, interminables. Une jupe colorée trop courte pour des standards puritains comme pour la température actuelle. Un blouson pâle dévoilant un soutien-gorge en dentelle noire, visible même sous son imper qu’elle s’empresse de retirer comme elle prend place à l’autre bout de l’établissement, vis-à-vis ma chaise. De manière automatique, mon regard descend vers les jambes blanches comme neige, vers le triangle d’ombre entre ses cuisses. Il y a quelque chose dans tout ce noir qui m’attire, qu’il me presse de voir, de toucher, de humer. De goûter. Un inconnu pourtant familier, qui attire la curiosité. Qui détourne l’attention. Elle porte des verres fumés. Sa tête pointe soudain en ma direction. Je replonge avec autant de naturel que possible dans le recueil, un sourire fendu sur un coin de mon visage. On y parle d’une femme. Celle-ci a le visage le plus parfait, les traits les plus fins, les lèvres les mieux charnues, les yeux les plus doux, les cheveux les plus brillants, les courbes les plus gracieuses, les seins les plus beaux, le ventre le plus plat, les fesses les mieux potelées. La salope rousse par prédilection. Des hommes s’apprêtent à s’emparer d’elle, pour une rançon, un viol, un meurtre, qui sait. Ces nouvelles finissent souvent de la même façon. Une belle fille, du sexe violent, une mort abrupte, soudaine. Tant de beauté gaspillée.

Celle-là, au fond, vient de commander un verre de rouge. Je distingue mal ses traits, car son visage se dissimule en partie derrière son appareil mobile intelligent sophistiqué. Ces jambes m’hypnotisent, me tirent hors de mes pages. Je crois la reconnaître pour l’avoir croisée dans les longs couloirs stériles de l’établissement où j’enseigne.

Le contenu de mon verre disparaît dans ma bouche comme l’envie en moi naît d’aller lui parler. Ça doit être cette histoire qui joue sur mon inhibition. Ça donne à tout être l’envie de goûter à un peu de beauté. À jouir de la magnificence d’une autre. À déposer ses lèvres dans ce noir entre ses jambes. Une spirale y attire toutes mes pensées.

Les verres fumés reposent désormais sur la table près de son verre et ses yeux couleur pistache défilent avec langueur dans le minuscule univers contenu par son écran fluorescent. Les rayons rebondissent contre son petit nez retroussé, dévoilant des taches de rousseur.

Dans mon livre, au cœur de la nuit, sous un lampadaire, la parfaite salope rousse se fait ramoner la chatte par deux salauds. Tour à tour, ils se livrent à une partie de ça va ça vient avec leur victime. Je n’ai pas honte, j’aime lire ce genre de cochonnerie. Ça me détache de mon quotidien. On pourrait penser que je me complais dans la douleur de l’autre. Pas par manque de compassion, plutôt par détournement. Ça rend ma vie moins tragique. Et ça me procure une érection électrisante. Le copain de la blonde, une espèce de Prince Charmant, se fait cogner dans un coin de la ruelle sombre par deux autres complices, qui forcent le pauvre type à regarder le viol tout en attendant leur tour. Mon esprit s’immisce dans le sien, je m’imagine tout ce désespoir qui peut lui passer par la tête alors que sa mie se fait souiller par la racaille. Le produit le plus vil de la société goûte au nectar défendu. Bientôt, un des bandits tranche la gorge du Prince, l’envoie planer dans le néant. Adieu à l’esprit aiguisé d’un homme qui n’était pas sans péchés sans mériter un tel sort. La fille n’en a plus pour longtemps.

Le whisky monte à ma tête comme je le descends, et j’en commande un autre. Quand le proprio me tourne le dos, ma main descend vers ma queue bandée, serrée dans mes caleçons. Sans m’en rendre compte, je la caresse à travers mon jeans (je me considère comme un prof cool, portant en guise d’uniforme jeans, veston et Converse All Star). À ce moment précis, je croise le regard de celle bien réelle qui se permet un sourire amusé, son appareil mobile baissé. Mes doigts prennent la fuite vers l’appui-bras, mon regard un détour vers le verre. Mes yeux s’aventurent à nouveau, elle se mord la lèvre inférieure, ses iris pistache pétillent.

Sol descend à l’horizon comme s’assombrissent les rues, puis tout le bar, sauf pour la table où la femme aux longues jambes semble luire sous un projecteur. Une étudiante qui veut séduire un prof, peut-être. Son attention redescend vers son appareil, son sourire demeure – elle a mon attention la plus complète. J’en profite, j’étudie son joli minois avec plus d’égard. Pas une de mes étudiantes, pas de conflit d’intérêts possible.

Tout à coup, cette sensation pénible m’envahit. Un malaise merdique qui précède une rencontre annoncée. L’appréhension de la déception, de l’humiliation, du ridicule. Une des raisons qui me pousse à la solitude. L’évidence pourtant que la rencontre en question s’avérera fortuite, intéressante et, surtout, plaisante ne laisse rien au doute. Lâche, je fais un deal avec moi-même : j’irai l’accoster après avoir fini de lire la nouvelle. Remettre à plus tard…

Replongeant dans les pages, je me rends compte qu’il s’agit de la dernière histoire du recueil, et qu’il me reste à peine quelques pages à tourner.

La fille meurt, le gars meurt, tout le monde meurt quand un gang rival débarque pour régler une vieille dette. Pas la meilleure fin.

Comme j’en arrive à l’ultime passage, que j’ignore le point final, mon cœur feint de vouloir exploser. Le trac. Je n’ose fermer le recueil qu’avec regret, car je sais ce qui vient, ensuite.

Soudain, je me sens léger, puis

 

 

 

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