Par Milan Loranger
2019
J’ai toujours voulu m’acheter un tapis marocain. Comme mon anniversaire approche, je me suis acheté un tapis marocain. Il est magnifique. Rectangulaire, immense, il couvre presque tout le plancher du salon. Il est blanc cassé, comme la fourrure d’un ours polaire, a de longs poils, est tacheté de pois noirs, est traversé de rayures bleues entrecroisées, aléatoires. Il est parfait. Un véritable coup de cœur.
Perchée sur mon canapé, je l’observe sous mes pieds. On dirait une mer agitée, ses poils s’unissent en vagues, forment des dunes, creusent des détours parsemés de chemins, de villages, d’humains. Il semble vivre, respirer, une forêt blanche flattée par le vent. Je l’aime.
Le soir, trop épuisée pour rejoindre le lit, je m’endors sur le canapé. Couchée sur le ventre, mon pied glisse dans mon sommeil et se fait flatter toute la nuit durant.
Mes rêves me transportent dans le temps, à une époque où mon principal tracas était « vais-je avoir assez de drogues pour la soirée ». Je me trouve à Marrakech avec ma copine, ma fuck-friend, la blonde d’un gars, blonde qui préférait ma langue à son pénis. Insouciantes, petites occidentales affichant autant de peau que possible, on se pavane dans l’immense marché à la recherche d’exotisme. On aime les belles choses, et cet endroit en regorge. Fruits tropicaux frais cueillis, sculptures en brass, vêtements berbères, bijoux éclatants, robes colorées, artéfacts kitsch, tapis artisanaux…
À Marrakech, si tu prends la bonne ruelle, tu trouveras ce que tu cherches.
L’inverse se révèle aussi vrai.
C’est dans une tour filiforme, un bâtiment beige pointant vers le zénith encadré de sable et de montagnes, une boutique, un atelier de tapis, que mon amie et moi sommes attaquées.
À notre insu, comme nous nous enfonçons, enchantées par ces fils qui s’entremêlent en œuvres d’art, un homme dissimule les issues derrière des tapis déroulés.
Nous sommes à l’étage, derrière un escalier étroit, prises dans la contemplation de moquettes artisanales plus belles les unes que les autres. Je m’arrête pour caresser un tapis qui a tout d’une peau d’ours mais qui n’en est rien. Accroché à un mur, ses longs poils ondulent malgré l’absence de vent. Il paraît triste, n’est pas décoré du moindre motif. Un blanc pur comme cette neige qui ne tombe jamais, à Marrakech.
Un cri me tire de ma rêverie. Ma copine se trouve un peu plus loin, à l’écart dans un coin avec deux hommes. Un beau jeune brun se tient derrière elle, l’immobilisant par les bras; l’autre, un grisonnant, examine ma blonde d’un œil plein de malice tout en défaisant sa ceinture, baissant son pantalon, dégainant son horrible érection.
Je perds toute contenance. Je hurle. Je crache. Je griffe. Je me jette en direction de ma copine. Tente de m’interposer; un troisième type apparaît, me barre le chemin. Je grogne, l’écume aux lèvres, me démène comme un démon dans une piscine d’eau bénite. Je l’atteins au visage. J’ai les ongles longs.
Au rez-de-chaussée, tout à coup, des voix s’interrogent. Les trois hommes prennent peur; s’attaquer à des touristes occidentaux signifie une peine grave, pour ceux qui se font prendre. C’est s’attaquer à une source de revenus inestimable, et atteindre à la réputation d’une région en entier.
Mon raffut, mon saccage, mes coups nous libérèrent. Il n’y aura pas de viol, ce jour-là. Lorsque j’attire mon amie ébranlée vers l’escalier, en regardant en arrière, je perçois des regards hargneux, et surtout, je revois le tapis blanc. Une trace de sang le traverse désormais, une diagonale pourpre qui ne partirait jamais au lavage.
Un frisson me réveille.
Mes enfants jouent sur le tapis.
Je les observe un moment sans réagir, puis remarque les crayons-feutres dont ils sont armés, un pour chaque main, pointes découvertes, les bouchons emboîtés à l’arrière pour ne pas qu’ils se perdent. Je panique, leur hurle de s’éloigner du tapis, me lève, m’assure que nulle tache n’est venue gâcher cette œuvre d’art pour œil et pieds nus. Fausse alarme, cette fois. Je joue de chance. Je répète le sermon aux kids. PAS DE BOUFFE OU DE JEUX SUR LE TAPIS NEUF. Il m’a coûté une fortune, après tout.
J’en oublie le rêve qui n’en était pas un. Les souvenirs enterrés d’une autre vie, avant tout ça — mon fils et ma fille qui se chamaillent maintenant dans la cuisine. Je revois des visages hargneux, honteux. Je prends réconfort dans ce tapis sous mes orteils, si doux, si frais.
La nuit tombe. Les enfants se sont couchés après le bain. Le silence règne enfin dans leur chambre. J’allume des chandelles dans le salon, je dépose Transformer de Lou Reed sur le tourne-disque, me sers un long verre de rouge, me laisse tomber dans le canapé. Soupir de délivrance. Pas toujours facile, les mômes.
Le vin frappe fort. J’ai à peine le temps de terminer la face A que Morphée m’enlève.
Je tripais sur le GHB, quand j’étais plus jeune. Ça m’a rappelé ma première fois. Je n’comprenais pas trop ce qui se passait, j’avais juste pris de l’eau, j’étais paf. Ce n’était pas une surprise, personne n’avait essayé de me violer, on s’amusait entre amis. On testait les eaux de la vie, des drogues, des sensations. Les petits plaisirs de la découverte.
Les baises étaient les meilleures à cette époque. Des découvertes à chaque tournant, des partenaires éducateurs, d’autres, élèves. Des parties de mon corps que j’apprends à connaître, des frissons qui naissent d’endroits insoupçonnés. Des cocktails de substances qui rendent le tout un peu mieux, un peu plus coloré, un peu plus goûteux. J’aime sans amour. Je vis une passion sans mots, un univers tactile.
Devant, le désert de mes rêves apparaît. Le sable s’étend en dunes, en vagues bleues. Partout, de petites créatures, tels des pois noirs mouvants, s’avancent vers ma personne nue. Le soleil frappe, mais ne me heurte ni me réchauffe. Tout ce sable me fait penser au dos d’une bête. La fourrure d’un ours polaire, d’un blanc sale, jaune.
Le sol m’attire. Ni rêche ni inconfortable, je m’enfonce plutôt dans un monde de douceur. Mes vêtements disparaissent d’une scène à l’autre. L’univers s’avère moelleux. Je sens mes jambes s’écarter, et mes mains descendre vers ma chatte. Je me lime le bouton, je patauge dans mon jus. En fait, mes poignets sont serrés dans un étau, je ne contrôle plus mes mouvements. Un serpent se cabre et je gémis : je sais ce qui se produit, ensuite. Dans le sable, des rayures avancent, bougent, se métamorphosent. Elles se plient pour former des silhouettes, des bras, des jambes. Les pois noirs se rassemblent, remplissent le tout d’une ombre. Les formes me dominent de leur hauteur comme je suis plaquée au sol, sur le dos, les jambes écartées par une force invisible. Ce sont des fils, des fils tissés qui s’entortillent, formant une douzaine de serpents, non, de tentacules, autour desquels apparaissent des corps entortillés à qui une sorcellerie donne vie. Je veux crier, mais ma bouche s’emplit de laine. Mon regard devient fou tandis que se faufilent vers mon sexe ces appendices étranges. Mes poignets, mes chevilles et ma taille sont immobilisés par le sol; impossible de me défendre tandis que se frotte contre mon clitoris cette chose animée. De plus petits fils se détachent d’un des tentacules et écartent mes lèvres, et malgré tous mes hurlements étouffés, personne ne me vient en aide. Le désert s’est transformé en mon salon, et dans les haut-parleurs, j’entends l’aiguille frotter contre le sillon final de la face A, depuis longtemps terminée. Avec horreur, je constate que trois silhouettes d’hommes se tiennent au-dessus de moi, me plaquent au sol, tandis que l’un d’eux s’apprête à me pénétrer de force.
Des hommes de laine, aux queues et aux bras tentaculaires.
Comme le premier me viole, mon corps se hérisse, comme si j’avais mordu dans un foulard, comme si une hygiéniste dentaire avait pincé ma langue avec de la ouate, comme si… on avait inséré une éponge sèche dans mon vagin. Ma tête se cabre, mes yeux se révulsent, et je me cogne l’occiput contre le plancher de bois franc à plusieurs reprises dans d’horribles craquements. Le tapis n’est plus là pour amortir les coups. J’espère que ça va réveiller les enfants, qu’ils viendront mettre un terme à mon supplice.
Non.
Les minutes s’enchaînent, et mon mutisme s’engloutit dans la nuit, comme la première silhouette cède sa place à la deuxième, puis à la troisième, que mon esprit se perd dans un brouillard, s’échappe. Ces coups contre mon bassin font vibrer mon corps qui devient plus flasque avec chaque minute qui passe. Je cesse bientôt de résister, de penser, d’exister. Les silhouettes continuent leur besogne. Comme mes muscles se déchirent et que la douleur franchit la limite de mes capacités, je m’évanouis enfin.
Je m’éveille sur le plancher alors que les rayons du soleil auroral écartent mes rideaux de soie blanche. Je suis faible, nue, nauséeuse. Mes mains cherchent à tâtons un objet pour s’y accrocher, car je n’arrive pas à me redresser sans aide. Les yeux rivés vers le plafond, la tête contre le sol, je grogne, faible. Enfin, je touche au canapé. Je parviens à me retourner sur le ventre, déclenchant mille douleurs à mon abdomen, en particulier dans le bas de mon ventre. Le souffle court, la gorge en feu, je me hisse sur les coussins. Ma main glisse, tout tombe sur le sol. Je m’agrippe au cadre en bois du meuble, le sens glisser vers moi, réussis enfin à le monter, à bout de forces, le mal de cœur décuplé. La douleur monte jusqu’à ma tête, que je sens sur le point d’éclater. Peu à peu, je reprends mes esprits, et la pièce cesse de tourner. Je peux enfin souffler. Mes pieds reposent sur le froid plancher en bois franc. Mon tapis marocain s’est déplacé. Il n’est plus au centre du salon, mais un peu en retrait, vers la cuisine. En son centre le tache désormais une immense trace de sang. Les rayures qui le traversaient, les pois qui le décoraient s’étaient évanouis. J’avais devant moi un tapis qui aurait été blanc n’eût été tout ce rouge. Mon rouge.
Mon regard descend vers ce ventre qui me faisait tant souffrir depuis mon réveil.
J’échappe un hurlement de terreur en constatant cette bosse qui s’y est formée. En bas, j’entends les enfants se réveiller. Ma main descend vers mon pubis, multipliant la douleur; je lutte pour rester éveillée. Je dois trouver des vêtements avant que les enfants ne montent et me découvrent ainsi, je dois…
Mes doigts descendent vers mon clitoris et se frottent à un amalgame de laine mouillée qui émerge de mon entrejambe. Je remonte ma main sanguinolente devant mon visage pour constater la gravité de la situation.
Je ne sens plus mes jambes, et à mes pieds se forme une flaque de plus en plus large. Tandis qu’une créature laineuse émerge de ma chair, déchirant mon vagin et réduisant mon utérus en une charpie, je ne peux plus retenir mes cris.
Quelques instants avant que je ne perde connaissance une ultime fois, je me sens libérée d’un fardeau indescriptible au même moment où un bruit de succion se fait entendre.

