Le Roi d’Occident

Par Milan Loranger

2018

Le Roi nous a promis un paradis. Tous nos efforts seront récompensés.

***

Le ciel gris s’assombrissait, et les quelques couleurs qui subsistaient dans ce décor s’évanouirent. J’avançais dans cet hiver sans neige, serrant contre moi une écharpe qui menaçait de s’envoler au gré des bourrasques. De mauvaise humeur, je serrais les poings en bousculant des épaules les quelques piétons distraits qui partageaient mon trottoir. Ils lâchaient un faible « Hé ! » avant de replonger leur visage dans l’interface de leur AMIS (appareil mobile intelligent sophistiqué), oublieux de l’altercation avortée et du monde en général. Ces gens me donnaient envie de vomir. On leur enlèverait la tête qu’ils ne seraient pas plus inutiles, aveugles, distraits.

Je dévalais l’escalator menant aux Tunnels. Ma copine m’y attendait dans une taverne, sans doute fébrile, tremblotante, mouillée, moulée dans une robe des plus séduisantes. Y penser me rendait dur.

Ses cheveux bleus détonnaient dans l’obscurité de la taverne glauque. Autour d’elle, pâle devant sa splendeur, une tablée d’ouvriers buvait au goulot, affamée. Sans mot dire, je m’assis parmi eux. Je savais ce qui se tramait. Ces hommes en chaleur que ma copine allumait — on le voyait dans leur regard —, ce fantasme qui habitait cette dernière, sa servilité qui la transformait en récipient de mes volontés. Ce soir, elle aurait droit à sa récompense.

Tour à tour, j’étudiais les traits des quatre hommes. Leur jeunesse creusait des sillons dans mon front qu’exagérait l’unique lampe pendue au-dessus de la table collante. Excités, fiévreux, ils enfilaient bière après bière. Uniques clients, comme un îlot d’argent dans ce trou sordide, ils ne cessaient d’appeler le vieux barman chauve, l’affublant de toutes sortes de surnoms ridicules. Il revenait sans cesse, les mains remplies de verres, un sourire docile fendant son visage d’Ancien.

Mon humeur s’adoucit pour la première fois lorsque je croisai le regard soumis de ma Douce. Sa lèvre inférieure tremblotait, un peu comme les microsecousses précédant le séisme. Oh, elle tremblerait, bientôt. Du bout de ses orteils jusqu’à la pointe de ses cheveux. Elle n’osait prononcer le moindre mot, je n’avais rien à dire. Bientôt, elle crierait. Les futurs ramoneurs se la jouaient cool.

Quand je fus convaincu qu’ils étaient bien vivants et pas trop cons, j’opinai la tête pour ma muse. Elle me sauta dessus, s’assit sur mes jambes en passant ses graciles bras recouverts d’encre autour de mon cou, se secoua un peu les fesses sur mon pantalon pour contribuer à mon érection.

J’envoyai un signe au comptoir. Le vieux aux yeux vitreux arriva à la hâte avec cinq bières. Il en déposa une devant chaque homme, attendit son pourboire, puis retrouva l’obscurité.

« Hé, mes salauds, on boit ! Longue vie aux Rois ! », me suis-je écrié en levant mon verre au-dessus de nos têtes. Ils répétèrent la dernière phrase avec entrain. Je bus par-dessus ma mie, cul sec, puis me levai. Ils durent m’imiter, car je menais désormais la marche. Elle s’accrocha à mon bras en jetant de petits regards nerveux vers l’arrière. Se laissant porter par l’escalator pour remonter à la surface, je passai ma main sous la jupe de ma Bleue. Mes doigts en ressortirent visqueux. Je ne l’avais pas souvent vue aussi excitée. Je coinçai d’un geste subtil mon érection derrière ma ceinture.

Comme nous arrivâmes dans la rue, un vent glacial nous assaillit. L’obscurité intense du monde réussit même à teindre ses cheveux de jais.

Une courte marche nous séparait du condominium.

Les yeux de ma copine s’emplissaient d’une folie ardente comme nous approchions du pas de la porte. Chaque fois, la même routine. Elle irait vider ses tripes dans la cuvette, se remaquillerait d’avoir pleuré, sortirait de là fraîche comme un bouton de rose, puis commencerait son show. Après tout, c’était sa soirée.

Les gars avaient pris leur place dans le salon, formant un carré. Déjà, leurs vêtements formaient une pile sur le plancher de bois franc, dans un coin. Parfait. Il ne s’agissait pas d’amateurs. J’étendis donc sans plus attendre la bâche noire achetée pour l’occasion au centre du carré imaginaire.

Leurs plaisanteries s’étaient tues depuis qu’ils se tenaient sous mon toit. En silence, nous attendions l’arrivée d’une déesse aux cheveux bleus.

Couverte de ses seuls tatouages, frissonnante, elle avança vers nous. Tous les regards descendirent vers cette intimité que dérobent à nos regards les vêtements de tous les jours.

Elle passa entre nous, se plaça au centre, s’étendit sur le dos. Le carré devint un cercle, se referma sur elle. Son dos frottait maintenant contre la bâche avec désordre, ses mains descendaient vers sa toison pubienne. Elle se tortillait, puis se trémoussa, et enfin se mit à gémir. Elle disparut ensuite derrière les quatre gars. Lorsqu’ils se penchèrent vers elle, elle geignit.

Toujours vêtu, je reculai de quelques pas.

Quand ils la pénétrèrent, chacun leur tour, les véritables cris percèrent. Puis, le silence.

Je soupirai, m’approchai du carré de plastique, un pinceau à la main, l’enfonçai au centre de ma mie comme dans un encrier. Les quatre gars avaient reculé, tachés de ses fluides corporels. Ils cachèrent leurs outils dans leurs dos. Je remontai le bras pour tracer, sur le mur devant moi, le symbole du Roi d’Occident.

L’un des hommes m’amena la scie. Je la levai haut, vers le ciel.

« Ô, Roi des rois, Seigneur de l’Ouest, Gouverneur des hommes, voici notre offrande. »

Et je descendis la scie, attendit qu’on dégage les cheveux, l’appuya contre la nuque. D’un mouvement brutal, les dents s’enfoncèrent dans la peau. Bientôt, elles atteignirent la moelle. Enfin, elles ressortirent du derme. Du revers de la main, j’essuyai une éclaboussure reçue sur ma joue. Un autre homme prit la tête, qu’il enveloppa avec soin dans le sac de toile sacrée. Bientôt, on irait le jeter avec les autres.

« Ô Paimon, Roi d’Occident, que ce sacrifice satisfasse ta soif. Que ce nouveau corps qui t’est offert te serve à la limite de ses capacités. Que ton savoir le guide jusqu’aux Sept Portes, scanda le premier homme.

— À toi, Ariton, Roi du Midi, que ton combat contre les fausses idoles brûle les restants de l’ancien régime. Que ce sacrifice nourrisse tes ambitions, que tes plans arrivent à fruition, chanta le deuxième.

— Magoa, Roi d’Orient, que cette femme marche jusqu’à ton Royaume et qu’elle réduise à néant les espoirs de ceux qui croient n’avoir peur de rien, qu’ils croupissent dans la terreur jusqu’à ce que le néant les engloutissent, clama le troisième.

— Amaimon, Roi du Septentrion, que nos âmes déchirées par ce sacrifice t’aident dans ton combat contre les politiciens, les artistes, les prêtres et tous les véritables monstres qui rampent encore derrière les murs de ton Royaume, à notre insu. », pria enfin le quatrième.

Je regardai le corps de la jeune femme, couché sur le dos. Sous sa poitrine, une plaie béante saignait encore. Ça coagulerait durant la nuit. Je croisai les bras, une main sur chaque épaule, puis joignis mes doigts pour former un triangle avec mes mains. La perspective y enferma la morte.

« Roi d’Occident, nous sommes tes sujets les plus humbles. Nés sur tes terres, nous n’existons que par ta bonté et ta générosité, toi qui nous as accueillis derrière tes murailles alors que dehors hennissaient les quatre chevaux et que de la voûte du monde résonnaient les Trompettes de l’Apocalypse. Que ton Royaume soit éternel et que ton Père, celui qui fut banni des Cieux, puisse à nouveau fouler la terre des pécheurs et répandre son Infini Savoir et sa sagesse intemporelle. », je terminai.

***

Les quatre hommes quittèrent peu après la cérémonie, me laissant seul avec le corps nu, allégé de son chef, de ma Belle. Comme elle aurait aimé se voir ainsi ! Son rêve, réalisé…

Je jetai le sac contenant la tête dans le puits situé à l’arrière, dans la cour. Je l’entendis rouler jusqu’au fond.

***

Le lendemain, un soleil noir se leva sur l’Occident. Le corps avait disparu. La porte de l’entrée était demeurée grande ouverte. L’air glacial pénétrait mon salon avec un hurlement lugubre; je m’empressai de la refermer.

Je repliai la bâche après avoir épongé la flaque de sang qui y avait formé un petit lac cramoisi en son centre; je la laverais plus tard dans la cour, avec le boyau d’arrosage.

Sur mon AMIS, je notifiai les quatre nouveaux disciples que le rituel avait fonctionné. On me gracia d’émojis réjouis.

Je m’habillai pour aller travailler, calai mon café, brossai mes dents, inhalai mon tabac. Je rangeai les quatre couteaux sacrificiels dans le lave-vaisselle, chose que j’avais oublié de faire la veille, après les avoir essuyés. J’accrochai la scie dans le placard.

Je repensai à la cérémonie de la veille. Déjà, je me sentais mieux. J’enfilai mon manteau, enroulai mon foulard autour de mon cou, puis affrontai l’extérieur.

Fâché contre ces frissons qui m’assaillaient, je marchai avec hâte sans regarder où j’allais. Mes pieds connaissaient le chemin, de toute façon. Machinal, tous les matins étaient les mêmes. Je me laissai porter, perdu dans mes pensées. J’accrochais parfois un ou deux imbéciles prisonniers de leur AMIS. Ils me lançaient un faible « Hé ! » que j’ignorais avec dédain.

Puis, je la vis.

En fait, je passai bien près de lui foncer dedans.

Mon cœur fit un bond.

Non, il ne s’agissait pas d’Elle.

Elle aussi était nue, mais elle n’arborait pas le moindre tatouage. Elle avançait à pas de tortue, et les passants effarés effectuaient un long détour pour la contourner. Elle me faisait dos. Là où aurait dû se trouver sa tête, un moignon nucal dévoilait des muscles sectionnés. L’opération était récente. Elle devait être morte dans la même nuit que ma Douce.

De longues minutes durant, immobile là où je m’étais arrêté, je regardai le cadavre marcher vers l’ouest. Les voitures s’arrêtaient pour la laisser passer. On s’écartait de son passage. Quelques zélés s’agenouillaient pour lui baiser les pieds. Mes yeux s’humectèrent. Quel miracle.

Je repensais à ma Bleue. J’espérais qu’elle serait bien reçue, au Palais, lorsqu’elle y arriverait, les pieds ensanglantés, la peau salie, virant au noir de la putréfaction.

Bien sûr qu’elle serait bien reçue. Le Roi a toujours besoin de nouveaux sujets.

Le Roi était bon. Le Roi était généreux.

Longue vie au Roi.

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