French kiss

 

Par Milan Loranger

2018

 

Mon premier french kiss, c’est ma cousine qui me l’a donné.

Un geste spontané de sa part, qui chamboula mon adolescence.

C’est que c’était une traînée, ma cousine, comme se plaisait de raconter ma grand-tante.

Un soir, mon père m’a confié que ma cousine avait du kilométrage, pour son âge, m’offrant un sourire entendu. Alors, je ne comprenais pas ce qu’il voulait me dire.

Elle avait quinze ans. J’en avais treize.

Je savais qu’il ne s’agissait pas de son premier baiser, et ça ne m’aurait pas étonné si ce n’était pas son dernier de la journée.

Dehors, un soleil éclatant s’occupait de jaunir le gazon. Toute la famille s’entassait sous le parasol Labatt. Nous, on était dans le grenier, à la recherche de reliques de mon grand-oncle. C’est que celui-ci avait fait la guerre. Je ne saurais dire laquelle. Il avait laissé derrière lui des tas de trésors plus intéressants les uns que les autres, pour un jeune adolescent né à une époque où les ordinateurs n’étaient que science-fiction.

Comme nous fouillions dans les boîtes et les coffres à la recherche de médailles ou de grenades, que nous nous étouffions dans des nuages de poussière et que nous esquivions mites et araignées, je ne pouvais m’empêcher d’admirer ma compagne de jeu. Qui y aurait résisté !

C’est qu’elle savait afficher ses longues jambes; chaque fois que je la voyais, elle portait des short shorts ou une jupe relevée à des milles de ses genoux. Chandail bedaine aux couleurs criardes et bijoux clinquants accompagnaient sa jupe carottée, ce jour-là.

Comme elle s’agenouillait pour inspecter le contenu d’une boîte, je me plaçai, fin stratège, juste derrière elle, et admirai ses culottes à rayures roses et blanches. Sans tarder, une chaleur naquit dans le bas de mon ventre, et une bosse apparut dans mon pantalon. À mon désarroi le plus total, c’est ce moment qu’elle choisit pour effectuer une volte-face. Si elle remarqua quoi que ce soit, elle n’en laissa rien savoir, car elle se contenta de m’étudier en silence pendant un instant avant de m’encourager à avancer les recherches. C’est que j’avais réussi à coincer mon érection derrière ma ceinture — un truc que j’avais appris dans les scouts. Elle rabaissa sa jupe en me lançant un clin d’œil, me plongeant dans un état de totale confusion.

Pourquoi était-elle si jolie ? Et pourquoi est-ce que je ressentais tout à coup le besoin de ressentir sa chaleur contre moi ? Je voulais toucher sa peau, l’enlacer, mais sans plus. Je n’aurais su que faire d’autre. J’étais jeune, puceau, naïf.

Et c’était ma cousine.

Mais ce mot n’en est qu’un parmi tant d’autres, sans doute tiré d’un latin lointain que mes professeurs s’évertuaient à nous inculquer au collège, tous les matins, que le curé crachait tous les dimanches, tandis que je luttais contre le sommeil.

Qu’est-ce qu’une cousine ? Souvent, quand on est enfant unique, il s’agit de la première fille qui apparaît dans notre vie (sur une base régulière). On la fréquente à tous les parties de famille, à toutes les visites d’une tante ou d’un oncle. On passe les journées en privé avec elle tandis que les vieux sirotent leur porto et discutent du temps qu’il fait.

Ma réponse à son clin d’œil fut un sourire niais. J’ai balbutié quelque chose à propos d’une vieille chemise aux poches remplies de boules à mites. Je me sentais con.

Plus tard, j’en viendrais à comprendre qu’on se sent toujours un peu con lorsqu’on se frotte à une allumeuse — que ce soit durant, en raison de la surprise, ou par après, lorsqu’elle passe à un autre mec.

J’ai toujours trouvé sa mère très drôle. Elle dansait tout le temps, riait comme une folle, buvait autant que mon père et laissait toujours échapper un juron ou deux. Toutes les années, au party de Noël, elle venait accompagnée d’un gars différent. Je crois que la pomme était tombée près du métaphorique pommier.

Mes pensées furent interrompues par un cri suraigu. Une araignée était tombée dans les longs cheveux roux de ma cousine. Une grosse araignée bien velue. Je n’étais moi-même pas friand de ces bestioles, mais je pris mon courage à deux mains et me portai au secours de cette demoiselle en détresse. Une violente pichenette bien virile la délogea de d’là. Un héros naquit. Et tout héros reçoit récompense.

Comme je me penchai pour l’aider à se relever, main tendue, prenant très au sérieux mon rôle de preux chevalier, elle releva la tête, et son visage se trouva à quelques centimètres du mien.

Sans la moindre hésitation, elle bondit sur moi, m’attrapa par le collet de ma chemise pour m’embrasser.

Elle attira ma bouche vers la sienne et y fourra sa langue.

Je l’imitai, nos langues se touchèrent — la mienne timide, la sienne fougueuse.

C’était chaud, c’était humide, c’était bon. Dans mon ventre, une sensation incroyable apparut. Comme si un million de papillons participaient à un match de catch.

Elle m’embrassa avec langueur, puis me repoussa.

La chose ne dura qu’un instant.

Mon premier french kiss.

Elle goûtait la pêche.

Dans mes souvenirs, cela parut durer une éternité, comme si le temps s’était arrêté.

Elle s’était ensuite écartée d’un moi pantois. Comme si de rien n’était.

On retourna à nos fouilles.

Ma tête était à des milles de là. Même la trouvaille d’un couteau tout décoré de croix carrées me laissa de marbre, tant la surprise paralysait mes sens. Distrait, je remis le couteau de la Jeunesse hitlérienne du Oberfähnrich Hans Gruber, décédé comme il se rendait, puis pillé lors du jour J. Nulle relique ne pouvait me distraire de ce goût de pêche qui me restait en bouche. Rêveur, je ne remarquai pas qu’elle me fixait depuis un moment.

« Tu sais, c’est pas chic, tout ça. »

Je ne compris pas sa remarque sur le coup. Je vis ensuite que son regard descendait vers ma taille. C’est qu’avec tout ça, mon érection était reparue. Je dus rougir avec intensité, car elle éclata de rire.

« Va donc te débarrasser de ça, cousin ! T’es dégueulasse. », me lança-t-elle, hilare. Elle paraissait fière de son coup, un petit sourire en coin froissant ses taches de rousseur.

Et c’est à ce moment qu’advint une des conversations les plus étranges de ma jeune vie.

Malgré mes treize ans, je ne savais toujours pas trop quoi faire de ces érections qui me gênaient de temps à autre, en particulier le matin, au réveil. J’avais entendu — et souvent — parler de masturbation, mais je n’avais toujours pas saisi la technique. Vous l’avez deviné, c’est elle qui me l’expliqua. Plus ou moins.

Elle s’esclaffa de plus belle lorsque je lui avouai que je ne savais pas comment m’y prendre.

« T’es trop nul ! T’apprends rien, à l’école ? » Puis, « Faut que t’attendes que ta bite soit toute dure… puis tu fais ça avec… »

Elle brandit le poing devant sa jupe et l’agita de haut en bas, mimant des coups de poignard invisibles vers son pubis.

« Je fais… ça avec ma… ? commençai-je en descendant mes mains.

— Pas ici, crétin ! Tu fais ça dans la salle de bain, comme tout le monde ! »

Toujours cramoisi, je pris sa suggestion pour un ordre. Je ne savais plus que penser. J’étais ensorcelé.

Je descendis donc l’échelle du grenier, prenant bien soin de déposer mes pieds sur les barreaux, abandonnant ma cousine derrière. De ses grands yeux verts, elle me jeta un coup d’œil intéressé du trou au plafond au moment où je m’enfermai à clé.

Je baissai mon pantalon, m’assis sur le couvercle de la cuvette, puis j’imitai le geste de ma cousine.

Facile;

Ma bite était encore toute levée et dure.

Le geste d’abord maladroit devint bientôt précis, rapide, mécanique. Je repensais à la scène qui venait de se produire au milieu des boîtes et de la poussière. Sa langue entrelacée avec la mienne. La chaleur de sa bouche. Sa salive se mêlant à la mienne. Ses culottes à rayures roses. Le profil de ses fesses… J’avais un faible pour les fesses.

Puis, vint l’explosion. J’ai cru mourir.

En tout et pour tout, il n’y eut pas grand-chose.

C’était translucide, un peu blanc. Visqueux et collant lorsque je passai mes mains sous l’eau pour les laver. Avec l’expérience, je compris l’intérêt pour les mouchoirs.

Lorsque je retournai au grenier, elle n’était plus là.

Je la retrouvai dans la cour avec les adultes.

Elle avait échangé ses habits pour un maillot de bain une pièce, et se faisait bronzer près de la piscine, sous le regard de ses oncles, dont mon père.

Lorsque je l’approchai, elle me dit tout simplement :

« T’en as mis, du temps. »

Nous n’avons pas reparlé de l’évènement.

Une heure plus tard environ, le copain de ma cousine vint la chercher. Il conduisait une Renault 5. Il possédait une moustache molle et une impressionnante paire de sourcils. Mon père se moqua discrètement de sa voix de « feluette » en sirotant sa Labatt.

Ma cousine monta à bord de son minuscule carrosse rouillé avec un grand sourire, sauta aux bras de son chum, puis ils disparurent vers l’horizon, avec force de cahots et de toussotements du tuyau d’échappement.

Je la regardai s’éloigner. Mon visage devait paraître terrible, car mon père s’approcha par-derrière et déposa une main sur mon épaule, comme il le faisait avec ses copains, lorsqu’ils philosophaient sur le hockey et qu’il avait quelque chose d’important à expliquer. Cette main d’adulte me porta à réaliser qu’aujourd’hui, je m’étais éloigné de l’enfant.

« Toute une allumeuse. », fit-il, simplement, en serrant mon épaule frêle dans sa poigne de fer.

Le silence revint comme les explosions du moteur de la Renault s’en étaient allées.

« P’pa ? Je peux avoir une gorgée de bière ? »

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