Femme indépendante

 

Par Milan Loranger

2018

 

J’ai échangé mon patelin arkansasais contre un appartement insalubre à Santa Monica parce qu’on m’a imposé des rêves de luxuriance, de gloire et de succès. Parce que je savais jouer la comédie. Surtout, parce que je voulais devenir quelqu’un. Mais ce n’est pas parce qu’on le veut qu’il s’agit d’une bonne idée.

Aujourd’hui, ça fait deux ans que je suis à Los Angeles, vivant plutôt dans la luxure et le vice. Demain, j’espère que je pourrai enfin pendre le string au croc; j’ai une entrevue avec un important producteur aux studios Miramax.

 

*

 

Assidu, le lendemain se présente, infaillible.

J’entre dans le bureau de l’homme. Sa secrétaire m’abandonne. Je me retrouve déjà seule avec lui.

Jeune, juif, souriant, pas très beau, mais charismatique. Et puissant. Ô combien puissant. Un véritable dieu dans l’industrie.

Je sais ce qui va s’ensuivre. On m’en a parlé. On m’a prévenue. On m’avait soit découragée, soit poussée à le rencontrer.

Je ne suis ni surprise ni choquée lorsqu’il se lève pour me présenter son pantalon déjà déboutonné.

Je laisse ses mains guider ma tête vers sa braguette.

Dix minutes plus tard, je décroche mon premier rôle de figurante dans le prochain film d’un réalisateur en vogue.

Six mois plus tard, mon premier rôle parlant.

Et l’histoire témoignera de la suite.

 

***

 

Depuis vingt années, j’incarnais le succès hollywoodien.

Mes bijoux, mes diamants ? Je me les suis payés moi-même.

Ma collection Louis Vuitton ? Ma Mercedes ? Ma Porsche ? Idem.

Ma maison dans les collines, mes cinq chambres, six salles de bain, ma piscine creusée, mon garage triple, mon gym et mon cinéma au sous-sol, ma salle de jeux, ma collection d’art africain, ma collection d’art contemporain, ma collection de répliques et d’affiches de films, ma chambre de torture à la Christian Grey, mes couvertures en coton égyptien, ma pièce-penderie aussi profonde qu’une allée de quilles ? Idem, idem, idem. Telle la protagoniste d’une chanson des Destiny’s Child, j’évoquais la femme indépendante. Forte, belle, désirable. Depuis vingt années.

Je vivais bien ma retraite. Je n’avais rien à me reprocher, aucun compte à rendre à personne. Je n’avais plus à slalomer entre les paparazzi, n’étant pas mariée à un Brad Pitt, ne chassant plus les rôles, menant ma petite vie tranquille, chez moi, entourée de mes proches et de mes poméraniens. Mes journées étaient tranquilles, emplies de bonheur, de sorties, de longues promenades à Venice Beach, de magasinage sur Rodeo Drive, de soirées mondaines sur le tapis rouge, de premières au Théâtre chinois de Grauman, de vernissages à San Francisco, de soirées-bénéfice à Long Beach, de délire à Coachella. J’avais depuis longtemps oublié les vieux schnocks qui formaient la mafia hollywoodienne, qui se complaisaient dans la dégradation, l’asphyxie autoérotique, la pisse, la bestialité et le viol.

J’avais pendu le string au croc.

Puis, les sous-vêtements se sont entremêlés dans le ventilateur… c’est une métaphore. Je crois.

 

*

 

Un grand mouvement peut naître de la moindre étincelle. En 2017, une vidéo de six secondes, un mot-clic à première vue dénué de signifiant, ou un message de cent caractères; c’est tout ce que ça prend. Une grande carrière, aussi, peut naître en quelques minutes. Ou disparaître.

Avec l’arrivée du premier #metoo, je demeurai perplexe. Comme tombaient les têtes des grands magnats de la perversion, je me demandai si je devais me prononcer.

Le monde du showbiz est un livre ouvert, croit-on. On fait fi des magouilles qui pourrissent dans les placards. Avec autant de vautours armés de Canon, guettant les moindres mouvements des stars, il devient ardu de cacher quoi que ce soit au monde. Le plus fascinant, dans tout ça ? Souvent, le public s’en balance. Un Mick Jagger trempe sa queue dans le vagin d’une fille de quinze ans ? Cool ! Un Steven Tyler adopte une fille de seize ans pour la baiser ? Trop rockstar ! Tout le monde s’en fout.

Ma première carrière, celle de pute de luxe dans les collines, m’a appris que tous ces petits et grands scandales que les tabloïdes — et maintenant la Grande Presse — se font un devoir de dénoncer ne forment que la tête émergée du problème. Les victimes des producteurs hollywoodiens ? La plupart étaient consentantes. Comme moi. Seulement, on n’entend pas parler d’elles.

Je pourrais afficher le #metoo. Je pourrais le faire, m’afficher. M’attirer des sympathies, des entrevues, des rôles, même ! Des pity-roles, dans le jargon. Comme Wynona, je pourrais réapparaître du jour au lendemain ! À quel prix ? Personne ne connaît mon passé. Ma page Wikipédia est immaculée. On ignore tous qu’avant d’être une star de la télévision, je me prostituais pour payer le loyer. On ignore aussi que mon premier pitch fut une fellation. Que ma première entrevue officielle me laissa avec une de ces douleurs aux fesses… Je n’en suis pas très fière. Ma féministe intérieure s’était depuis longtemps forcée d’oublier cette vie, car je l’avais défendue de dénoncer le système, de peur de perdre ce que j’avais gagné. Je n’étais pas prête à me transformer en une Rose McGowan, à m’attaquer à l’Homme, à tenter de le détrôner, pour voir renaître (ou naître ?) un Hollywood dénué d’abus, de faveurs et de pots-de-vin sexuels. S’attaquer à ça, ça prendrait beaucoup plus que des #metoo.

Ça en reviendrait à s’attaquer à une structure en acier. Ça prendrait des Boeing 747. Et beaucoup de carburéacteur.

Ça prendrait des actions concrètes. Beaucoup de courage. Du whisky. Un bout de bois dans lequel mordre.

Et pourquoi pas ? Si on a maintenant le droit de dénoncer des gens qu’on croyait inatteignables, de les lyncher sur la place publique, de les faire avouer leur rôle de monstres à Hollywood et de les détrôner, pourquoi ne pas dénoncer le processus qui a abouti à ma carrière d’actrice ?

Tout le monde le connaît, ce rôle. Il est banalisé, ridiculisé, rabaissé. On s’attend encore à ce qu’une femme offre son corps pour attirer l’attention des mecs qui régissent l’industrie. « T’as sucé combien de kilomètres de bite pour décrocher ce rôle ? » Rires.

 

*

 

Dans mon bain, je médite, le regard perdu quelque part derrière la baie vitrée, où se trouve cette vue incroyable sur la Cité des anges. Je ne m’aperçois plus depuis des années de la chance que j’ai de posséder un tel angle sur cette ville toujours animée. Je m’y suis habituée, comme tout le reste. Pour le moment, tout ce qui m’intéresse, ce sont ces minuscules petits phares qui se suivent en files régulières. Ce cycle de véhicules qui se répète, comme se suivent tant d’Angeleno, à toute heure. Je ne vois plus que les phares. J’oublie qu’il s’agit d’humains. J’oublie qu’ils mènent une vie compliquée. Qu’ils ont hâte de rentrer chez eux. Je suis aveugle à leurs problèmes. Ils le sont aux miens. C’est une cécité sociale. Je suis au courant des horreurs d’Hollywood. Le monde entier se doute de leur existence, et il s’en fout. Il choisit de demeurer aveugle aux problèmes de milliers de femmes dont on abuse sur une base régulière; on leur a vendu des rêves; « c’était leur choix »; « elles n’avaient qu’à dire non »; « l’intégrité avant la gloire, la richesse et l’étoile sur le Boulevard »; une énorme hypocrisie.

Déjà ce mouvement éphémère s’éteint. On passe à autre chose. Les médias ont trouvé un sujet plus intéressant à couvrir. Le #metoo sombre dans l’oubli. On lit les articles, mais on n’agit pas. Quelques gros porcs sont derrière les barreaux, d’autres perdent une fortune, les plus chanceux finissent devant un psy. Ça règle le problème des individus malades. Ça ne règle pas la structure qui leur facilite une place au pouvoir.

Je soupire en calant mon troisième verre de Pinot noir de la soirée.

Trop de jeunes femmes se montrent encore aujourd’hui prêtes à répondre aux exigences perverses des hommes en position d’autorité dans l’industrie; voilà où réside tout le problème.

 

*

 

Plutôt avide lectrice qu’écrivaine, je demandai à un vieil ami de rédiger à ma place mon pamphlet, qui accepta avec entrain; à la suite d’innombrables soirées à réfléchir dans mon bain jusqu’à ce que mes orteils ressemblent à des pruneaux, j’en conclus qu’il valait toujours mieux dénoncer que se taire. Si rien ne changeait demain, si tout le monde ignorait mes cris, il y aurait quand même quelques coupables qui perdraient peut-être un peu de sueur angoissée. Peut-être. Juste pour cela, le jeu en valait la chandelle.

Mon vieil ami ne perdit pas de temps. En une semaine, à l’aide de mes notes, il pondit un texte frappant, choquant, déstabilisant.

 

*

 

Je le lis et le relis, dans ma baignoire Juliet, dans mon lit aux couvertures en coton égyptien, sur le bord de ma piscine creusée… je ne trouve rien à redire, aucune correction à apporter. Mon ami a frappé fort.

Trop fort, peut-être.

Je suis mal à l’aise.

Je reviens dans le temps.

J’étais prête à sucer de nombreuses queues pour obtenir une chance à Hollywood. C’est un fait. Et ça a payé. Un pervers a joui, j’ai décroché mon premier rôle.

Je regarde autour de moi, et je vois à nouveau tout ce que l’habitude a voilé à mon regard. Ce que j’ai construit. À l’aide d’une pipe. D’un bon contact.

J’admire mes bijoux. Mes voitures. Ma maison.

Je baisse la tête vers le manuscrit que je serre contre mon corps.

Il y a déjà vingt ans, je m’agenouillais dans un bureau aux studios Miramax.

Six mois plus tard, il m’enculait dans sa chambre d’hôtel.

Pas longtemps après, je faisais fureur — mon talent aidant. Le scénario n’était pas mal, non plus.

Alors, pourquoi me plaindre ? Je contemplais ces lettres que j’avais fait écrire, et j’oubliais ma fureur. La forge de mes cris s’était refroidie. Tous ces témoignages m’avaient donné envie de protester; maintenant qu’ils s’étaient tus, ma volonté faiblissait.

Pourquoi remuer de la merde ?

N’étais-je pas heureuse ? N’était-ce pas ce qui comptait, au bout du compte ?

À Los Angeles, on n’a pas besoin de foyers. Il fait bien assez chaud. Même l’hiver, la température descend rarement en dessous des 50 degrés. La plupart des maisons dans les collines en ont quand même, car c’est chic, un foyer. Lorsque j’ai acheté la mienne, j’ai été un peu déçue en constatant qu’il n’y en avait pas, car l’ancien propriétaire était un de ces écolos qui se retiennent de péter, car ça pollue l’ozone.

C’est une bonne chose de ne pas avoir de foyer, sinon j’aurais jeté le manuscrit dedans, sous l’emprise de mon impulsivité.

Je dépose le manuscrit sur une table. Je me promets de le ranger quelque part, demain. Ne pas le laisser à la vue. Ça attirerait des questions indiscrètes.

Me coucher, maintenant. Ce quatrième verre s’avérait de trop.

Ma couette en duvet m’attendait. Mes draps en coton égyptien promettaient une bonne nuit de sommeil.

Peut-être que j’écrirai à ce désormais ex-producteur chez Miramax, demain. Question de savoir comment avance la thérapie. Et de le remercier pour ces quelques gouttes de sperme qui ont démarré ma carrière.

Et de toute façon j’ai d’autres chats à fouetter. Il y a ce jeune qui vient me rencontrer dans la matinée pour que je le présente à quelques grosses têtes de Miramax. Il se dit « bon acteur ». Je me dis que j’allais avoir du plaisir, et que je n’aurais pas à sortir mon vibromasseur.

Laisser un commentaire