Con de fées

 

Par Milan Loranger

2018

Il était une fois une petite allumeuse. Fille de personne, disait-on, elle était néanmoins princesse des réseaux sociaux, reine du chleuasme, de la pêche aux compliments et des égoportraits. Tous la vénéraient pour son charisme et sa grande beauté. Les likes se multipliaient comme tant d’admirateurs voulaient lui ressembler… comme tant d’hommes voulaient la regarder, la toucher, la baiser.

Et comme bien des hommes, je tombai pour elle.

Ses cheveux de jais flottaient dans son sillage telle une étoffe de ciel baigné dans les étoiles aveugles. De sa peau blanche comme neige se dégageait une pureté mensongère. Ses yeux aux iris d’absinthe évoquaient un amalgame chaotique de douceur et de malice. Son petit sourire ravageur attirait ses proies par tant de chair vermeille. Sous ses vêtements tendance se camouflaient des courbes sinueuses, sensuelles, secrètes. D’elle émanait une perfection que seul Photoshop aurait su imiter. Ses prétendants portaient le titre de princes, de ducs, de bellâtres.

Moi, de mon côté, j’étais laid.

Mes chances s’avéraient nulles, me convainquis-je.

Malgré un reflux constant de pensées rationnelles, mon obsession pour la princesse ne cessait de grandir. Et plus mon obsession grandissait, plus je me voyais éloigné d’elle. J’écrivais sa beauté, elle inspirait mes moindres mots, et ma prose s’embellissait avec elle.

Ma santé mentale en prit un coup lorsque j’osai enfin l’approcher et lui présenter mes textes, mon amour pour elle. Son rire moqueur me hante encore aujourd’hui.

Ma réaction fut d’une telle spontanéité que je dus m’exiler. Manu militari.

***

Cette fois-ci, le train m’achemine au seuil d’une petite ville minable au Kentucky. Je ne connaissais pas le nom de l’endroit hier, et aujourd’hui je m’y installe, le temps de rédiger une de mes fameuses nouvelles érotiques, question de me payer un autre billet de train en direction d’une autre ville sans doute tout aussi minable. Mon éditeur attend sans impatience que je lui envoie un nouveau texte. De mon côté, j’ai hâte de recevoir mon virement de cent dollars.

Je pars donc en quête du motel le plus miteux de la localité afin d’y établir mon antre d’écrivain. Il ne me reste qu’un billet de vingt fripé et une poignée de change; assez pour une nuit, peut-être. Je devrai travailler avec hâte, sinon mon séjour au Kentucky se terminerait sur un banc de parc — si même ils en avaient dans ce trou.

Je trouve bientôt ce que je cherche : devanture terne, fenêtres sales, enseigne aux lettres manquantes, pas la moindre voiture stationnée devant le bâtiment en forme de L. Je négocie dix dollars la nuit avec l’engeance grassouillette d’un péquenaud du coin. Elle me fait les yeux doux — je l’ignore avec diplomatie. Je déglutis en me détournant.

*

J’ouvre la première porte à la gauche du stationnement vide du motel minable. Ma chambre. Sombre et sale. Parfaite pour mon état d’esprit actuel. Je place mon lourd laptop sur le bureau poussiéreux, attends une minute ou deux qu’il s’allume — avec force d’étouffements du ventilateur — et je me mets à la tâche. La pornographie pourrait attendre : l’inspiration hantait mon esprit depuis que j’avais déposé mon sac sur le lit malodorant.

Je me jette, vomissant un flot incongru d’absurdités à caractère très sexuel. Mon lectorat adorera. Et la critique ? Une semaine, elle m’aime. L’autre, elle me déteste. Les deux semaines, je me suis fait payer.

*

L’inspiration m’abandonne comme je termine ma soirée dans un bar crade au coin de la rue, illuminé par une triste enseigne au néon fade. J’ai envoyé le manuscrit terminé à mon éditeur par le Wifi merdique du McDonald’s voisin au motel. J’attends son virement. Pour le moment, j’ai une dizaine de dollars à dépenser, et le gosier asséché.

La barmaid m’offre un whisky sec, m’affirme que ça vient d’une distillerie du coin. Je lui lance que ce n’est pas parce que c’est local que ce n’est pas de la merde. Elle me répond d’un rictus. J’imagine que c’est son frère que distille cette pisse au sous-sol. Je le vide d’un coup, en demande un autre. Deux dollars le verre, ça devrait me suffire pour éteindre mes pensées.

Puis, je la vois.

Elle lui ressemble à s’y méprendre. Une bimbo, pour sûr. Une pute du coin, je devine. Au sommet de mon tabouret, accoudé contre le comptoir, je lève la tête pour mieux admirer le sosie de ma princesse. C’est comme si ma petite allumeuse, cette salope qui avait obtenu une injonction m’interdisant de me trouver en sa proximité, s’était matérialisée devant moi, à trois mille kilomètres des lieux du fait. Au milieu de nulle part.

Je descends de mon pilier de métal au siège rotatif. Mon corps m’empêche de ne pas m’avancer vers elle. Ma bouche refuse de ne pas l’aborder.

Mon regard doit dégager un je-ne-sais-quoi farouche, car elle recule d’un pas comme je l’approche. Toutefois, elle ne s’enfuit pas. Je prends ça comme une invitation.

« You know, you look just like somebody else I used to know. », je lui glisse, de mon anglais merdique à l’accent de banlieue québécoise que j’essaie tant bien que mal de tuer.

Elle paraît se détendre, me constatant amical. Elle doit être accoutumée à se faire cogner par ses clients, dans ce bled. Elle me sourit, même.

« You looking for a date, stranger ? », me demande-t-elle en guise de réponse. Je dois vraiment sortir du lot. Ou bien elle ressent un particulier besoin d’argent. Ce que je n’ai pas. Et même si j’avais reçu mon virement…

J’opine du chef en silence comme mon regard descend vers ses cuisses que la cellulite pourrira dans quelques années. Elle doit avoir tout juste une vingtaine d’années… comme ma princesse. Je bande déjà.

L’addition réglée, je la guide hors du bar crade aux néons fades. Elle me tient la main.

Je crois rêver.

Elle doit me croire riche.

« You know, I love that accent of yours. Where’r’ you from ? »

Ah, ouais. L’accent. Ça fonctionne parfois, ça aussi.

Je la fixe en lui répondant. Elle n’a pas les mêmes yeux. Princesse a des iris verts comme l’absinthe. Cette pute a des yeux noirs comme le charbon.

*

J’ouvre la première porte à la gauche du stationnement vide du motel minable et j’invite la fausse princesse à y pénétrer. À l’autre bout du bâtiment, à travers la seule fenêtre illuminée, j’aperçois la grassouillette qui nous observe avec jalousie, cachée derrière un rideau fleuri, presque transparent. Je l’ignore encore et j’entre à mon tour.

Elle s’assoit sur le lit malodorant, retient peut-être une moue dégoûtée — rien de nouveau, pour elle. Je ne suis pas le premier client qui l’amène dans cette chambre. Peut-être pas même le dixième. C’est une pute, après tout. Une pute dans une ville de merde.

Mais… ces airs… Ces formes. Ce nez, ce menton, ces cheveux… ça pourrait être ma princesse. Je la regarde se déshabiller et je me laisse sombrer dans la fantaisie. Je suis le prince qu’elle attendait. Humble, laid, médiocre. Elle me méritait. Après tout… ce n’est qu’une femme stupide de plus. Prête à mettre mon sexe dégueulasse dans sa bouche parfaite… Tout ça pour de l’argent ?

Je l’observe en silence. Sa nudité me laissait de marbre. Ce n’est qu’une pute.

Je me force de voir ma princesse à nouveau. Elles auraient pu être sœurs. Même son parfum évoquait les courts moments que j’avais passés en présence de…

« So what’re ya waitin’ for hun ? »

Dans un concert de ressorts, je la rejoins sur le matelas aux taches masquées par des couvertures aux motifs hideux. On se touche, elle regarde ailleurs, on baise; dès que je la pénètre, elle feint l’orgasme, elle chiale comme une Japonaise. Je pense à princesse. Je la tire par les cheveux, elle m’en empêche. Je m’imagine en princesse. J’imagine qu’elle est dégoûtée. Qu’elle pleure. Qu’elle jette un regard noir au plafond, les sourcils froncés. Je me suis imposé à l’intérieur d’elle et il n’y a plus rien qu’elle puisse y faire. Je la viole.

Ça dure une trentaine de secondes. Je décharge dans le préservatif acheté dans la toilette du bar.

Le temps de quelques expirations, le charme tombe.

Un teint roux gâche le jais de ses cheveux. Ses seins pendent tristement. Ses jambes subissent déjà l’assaut de la cellulite. Ses yeux sont aussi noirs que le charbon. Bref, elle ne possédait pas un dixième du charme de princesse. Qu’avais-je vu en elle ?

Je m’éloigne avec hâte, remets mon pantalon, rallume mon portable. Me connecte au Wifi du McDonald’s. Une barre. Vérifie que mon éditeur a bien reçu mon manuscrit. Que je me suis fait payer.

C’est de la merde, mon vieux. Je te donne soixante pour, max. Vérifie tes virements.

Ouais, c’est de la merde. À quoi s’était-il attendu ? Écrit en un après-midi dans un motel de merde. Dans une ville de merde. Dans un État de merde. J’ai bien reçu l’argent. Demain, je pourrai monter à bord d’un nouveau train en direction de la Louisiane.

« So, what do we do now ? »

Elle était encore là où je l’avais laissée. Bien sûr. Elle attendait que je la paie. J’avais envie de lui balancer ma poignée de change au visage — un beau pourboire pour une baise médiocre.

Je lui réponds que je vais aller retirer de l’argent au guichet, qu’elle m’attende là si elle veut son paiement.

« What the fuck are ya talkin’ about ? I’m not a fuckin’ whore. »

Oh.

Elle quitte le motel en hurlant des injures, je réfrène mon envie de lui balancer tout mon petit change.

Une fois la tempête passée, j’éteins mon ordinateur et je retourne au bar. Je retire vingt dollars au guichet ATM. Je passe le restant de la soirée à ingérer des litres de bière diluée et à méditer sur ma toute récente rencontre. Il y a sûrement une histoire à écrire sur une pute qui n’en est pas une. Une pute qui n’en est pas une, qui tombe sous le charme et qui ressemble un peu à une fille que j’aurais bien baisée il y a quelques années.

Peut-être que j’écrirai ma prochaine histoire sur une pute qui n’en était pas une, et son con de princesse.

***

Il était une fois un prince charmant qui était tout sauf. Il voyageait de ville en ville, de train en train, en quête d’oubli. Armé de sa fidèle plume, il luttait contre son esprit et ses vices. Jour après jour, il perdait ses combats.

Il vécut peu et mourut ivre dans un motel minable.

Illustration © Walt Disney Studios

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