Par Milan Loranger
2018
Sous la faible lueur d’une ampoule de quarante watts, je contemple l’engin. Quelques secondes s’écoulent avant que je ne me décide d’avancer la tête vers l’orifice pratiqué au milieu du mur.
Pour la première fois de ma vie, j’offre une fellation à un étranger. Ça m’excite; je ne vois même pas son visage, je ne connais même pas son nom, son âge, son passé. Il se cache derrière un mur, anonyme. Ça pourrait être n’importe qui. Dans mon esprit, il devient qui je décide qu’il soit. De lui, seule m’est connue la couleur de son pénis, de ses couilles, de son pubis, de ses poils. Et sa taille : au milieu de l’orifice, il grossit à vue d’œil.
Ma langue roule autour du gland déjà glissant. Le liquide baveux que sécrète la bite de ce type se mêle à ma salive, petit goût sucré-salé qui me donne envie d’en avoir plus. Ma culotte est trempée.
Je la flatte, je la lèche, je la masse, je l’enfourne dans ma bouche. Bientôt, la queue circoncise atteint le comble de sa dilatation. Je m’étouffe sur le gland comme il se frotte contre ma glotte; je tousse un jet de bave opaque qui rebondit avec contraste sur le mur noir devant moi. Il cogne ses hanches contre la paroi qui nous sépare. Tout vibre. Je déglutis, je pompe, je suce, il jouit.
Contente du résultat, j’avale le liquide qui colle au fond de ma gorge. J’entends un « Merci » étouffé qui provoque un mince sourire sur mon visage où déjà se mêlent sueurs et fluides corporels.
Le mur d’en face est muni d’un trou similaire à celui vers lequel je me penchai quelques instants plus tôt et sous lequel descendent maintenant des coulées lactescentes. Derrière cette cloison parallèle, un deuxième étranger attend que je l’invite à y insérer sa queue. Je passe deux doigts dans le trou — le signal convenu, dans cet établissement.
Le manège recommence.
Cette fois seulement, la bite du type est un peu plus grosse, beaucoup plus poilue, et son propriétaire s’avère très volubile. Pressée d’en finir avec lui, je la lui lèche, la suce, la masturbe; une éternité paraît s’écouler avant qu’elle ne durcisse. Pendant ce temps, de l’autre côté s’écoule un monologue vulgaire, déplaisant, et tout à coup je suis bien contente d’être séparée de lui par ces panneaux.
Je mets à l’œuvre mon ingéniosité et mon talent. À deux mains, l’affaire est résolue. Avec la puissance d’une carabine, le liquide chaud emplit ma bouche, s’échappe sur mes lèvres, mon menton — une giclée fougueuse se perd dans ma frange. Une coulée translucide pendille un moment avec paresse, puis se détache pour atterrir sur ma petite robe noire. Je soupire en constatant le dégât et reconnais que j’aurais pu m’habiller autrement. Ça détonne, sperme sur noir.
Dans mon dos, j’entends un discret frottement : un troisième candidat a passé sa queue, déjà toute dure, dans l’ouverture. À cette vision, un frisson de plaisir assaille ma colonne. Il y a un je-ne-sais-quoi qui m’allume, tout à coup : un léger parfum qui m’attire, qui me ramène à une époque de désinvolture, dans un verger qui m’est très familier… Je m’approche presque avec timidité de ce troisième homme. Soudain libérée de toute inhibition, je passe ma robe par-dessus ma tête et je retire mon string — qui colle un moment à ma chatte. Je bondis vers l’avant, je tournoie devant ma proie, puis je la caresse du bout des doigts. Je sens mon partenaire frémir à ce doux toucher. Je recule, passe de nouveau à l’attaque. Je tâtonne, ma main épouse la forme courbe de la chose. Je ne peux m’empêcher d’humer ce parfum singulier qui m’interpelle avant de déposer mes lèvres sur son gland. Je me redresse et le guide vers ma poitrine, le frotte contre la pointe de mes seins. Mon corps s’accorde au sien. Parfum de cèdre : souvenirs de mon premier baiser, dans ma chambre. Essence de citron et d’orange : ma première baise, dans la salle de lavage, alors que j’avais la maison pour moi. Patchouli et muscade, mon premier orgasme.
Je reviens sur terre, je l’attrape par la verge et je l’insère dans ma bouche. Je la suce jusqu’à sa base glabre, je m’étouffe, crachote un peu, assaille de nouveau. Ça gémit de l’autre côté, mon homme aime ça. Ma main gauche lâche prise et descend vers mon clitoris, ma droite reste ancrée à ma poitrine. Mon cou effectue du travail supplémentaire. Je tète jusqu’à en extraire le petit goût salé qui précède l’euphorie. Je descends pour lécher ses testicules; il en a la chair de poule.
Une frénésie gagne mon corps : il m’en faut plus. Beaucoup plus.
Je me redresse, la main de nouveau agrippée à son membre. Je me retourne, prends position, les fesses ressorties, le dos arqué, la main guidant ce monde de plaisir vers les lèvres de mon vagin. Par bonheur, son pénis arrive à la bonne hauteur. Je n’ai qu’à me placer légèrement sur la pointe des pieds. Son gland glisse à tâtons, me frôle l’anus, puis l’intérieur de ma cuisse, provoquant de nouveaux frissons. Enfin, ça y est : j’ignore vingt ans de judicieux conseils et je laisse un inconnu me pénétrer sans la moindre protection. À ce point-ci de la soirée, plus rien ne m’importe. Mes pensées rationnelles ont laissé place à un désir violent que j’assouvis à coup de bassin contre le mur qui me sépare de mon mystérieux partenaire de baise. Tout tremble; le plafond, la paroi, mes jambes. Déjà, je sens mon orgasme poindre. De l’autre côté, ses hanches frappent avec force. Je suis la cadence; il accélère. Avec chaque coup qu’il donne, je me sens perdre la maîtrise de mon corps. Je libère alors toute ma jubilation. Oui, j’en veux plus, plus, plus…
Mon étranger ralentit au son de ma voix, puis redouble d’ardeur. Tout d’un coup, une chaleur intense m’emplit. Il a joui en moi.
…et il ne s’arrête pas. Tant mieux. Je ne veux pas qu’il s’arrête. Je ne veux pas que cette sensation s’arrête.
Je sens remonter en mon ventre, puis jusqu’à mon estomac, un amalgame d’émotions incompréhensibles. Je crie. L’extase m’envahit. Il jouit une deuxième fois. Une troisième fois. Je n’en peux plus. Je ne suis pas une contorsionniste. C’est dur, faire l’amour à un mur. Pas de prises. Les jambes qui tremblent : un autre facteur de difficulté.
Quand il se retire enfin d’en moi, je frôle la chute. Je me retiens de peine et de misère à l’aide de mes bras sur le mur d’en face. Mes jambes ne répondent plus aux commandes; elles sont envoûtées par la série incroyable d’orgasmes qui s’est déclenchée en moi.
Comme passe la tempête, les émotions qui se débattaient en mon être prennent forme.
Euphorie. Ivresse. Légèreté.
Soulagement.
Anxiété. Honte. Dégoût.
Cependant, nul regret.
Quelque part, une porte claque. Mon étranger s’en est allé.
***
Je me nettoie le visage à l’aide de la serviette qu’on m’a offerte à la réception, à mon arrivée une demi-heure plus tôt. Je la passe sur ma poitrine, puis mon entrejambe. Une longue coulée de sperme s’approche du pli de mon genou; je l’essuie d’un geste tendre.
Je me rhabille, tente d’effacer avec de la salive la tache sur ma robe — sans succès. Je partirai une brassée en rentrant à la maison.
J’attends quelques minutes, puis je sors de la cabine. L’endroit est désert. Je remercie la dame qui passe la soirée à la réception, elle me répond d’un sourire en coin indéchiffrable. Je quitte à la hâte ce lieu de perdition, retrouve ma voiture où je l’ai stationnée, quelques rues plus loin.
***
La Lincoln des parents n’est pas là.
Je pénètre la demeure familiale sans bruit. Tout est calme. Les lumières de l’entrée sont éteintes. J’ai soif; je n’ai rien bu d’autre que du sperme depuis mon départ de la maison, quelques heures plus tôt. J’ai un sourire mi-figue mi-raisin à cette pensée.
Je sursaute en quittant le vestibule qui débouche sur la cuisine : mon grand frère est accoté contre l’îlot, buvant du jus d’orange à même le carton sous un éclairage tamisé. Je pensais que j’étais seule. J’allume les lumières et je l’interpelle :
« Hé, tu sais où sont papa et maman ? »
Il fait non de la tête en rabaissant le jus, s’essuyant la bouche du revers de sa main.
« Aucune idée. Je suis rentré il y a cinq minutes. »
Il me fixe d’une drôle de façon. Son regard descend.
« T’as une grosse tache sur ta robe. » Je dois rougir, car il demande aussitôt : « T’as un nouveau copain ? », suivi d’un clin d’œil.
« C’est de la crème glacée. », je peste.
Je m’avance vers lui pour lui arracher le carton des mains. Il anticipe le geste, recule son bras, et je passe bien près de perdre l’équilibre — mes jambes sont encore un peu faibles. Je me rattrape sur le comptoir. Il rigole. Ma main glisse.
C’est au moment où je tombe sur mes genoux qu’une bouffée de son parfum me frappe. Roger Gallet, Homme Sport. Le cadeau que je lui ai offert à ses vingt et un ans. Parce ce que je trouvais qu’il sentait bon, au La Baie. Cèdre et agrumes. « Tu n’auras pas de difficulté à te trouver une fille, avec ça ! », lui avais-je lancé.
Un cri d’horreur s’échappe de mes poumons.

