Par Milan Loranger
2017
Je cale mon scotch en baissant le store du salon. Je fuis ces néons criards qui, avec le coucher du soleil, commencent à clignoter avec paresse. Dix-neuf heures tapantes; les jours raccourcissent. Dehors, la chaussée grouille déjà d’Anciens déambulant à la lueur des enseignes. Je les envie; ils possèdent encore des désirs, si bas s’avèrent-ils.
Hier, mon dernier ami s’est suicidé, s’est enfui dans ses rêves. Il a passé les trois dernières années à vivre dans la misère pour s’offrir le traitement. Maintenant, il est heureux, j’ose imaginer. J’abaisse ma bouteille vers mon verre. Aujourd’hui, je bois pour lui. Je cale mon scotch. Demain, ça sera pour autre chose.
Tous mes proches sont morts. Je suis trop laid pour baiser, trop apathique pour me branler. Et faut oublier le boulot. On n’a plus besoin d’un type comme moi dans le monde d’aujourd’hui. Je ne suis plus bon qu’à encaisser mes chèques d’Ancien et à vider des bouteilles. Après tout; à quoi peut servir un écrivain bourré quand plus personne ne lit ? Ces neo Sapiens ne gaspillent pas de temps dans de telles activités archaïques, voyons ! Et les Anciens ? Ils n’ont plus la tête à ça, j’ose croire. Ils n’ont plus la tête à rien, machines désuètes. On cherche juste à rêver.
*
Parfois, durant mes rêves éthyliques, une jeune fille de tout au plus seize ans apparaît sur le pas de ma porte. Dans ses bras graciles repose un grand sac de lin rempli de bouquins. Sous mon nez, elle en révèle le contenu, tout sourire, m’aveuglant presque de la blancheur de ses dents. Ce sont mes bouquins qui emplissent ce sac. Tous des premières éditions. Je l’invite à entrer, à s’asseoir, comme ça se faisait, à l’époque, quand l’homme aimait encore son prochain. Assise à côté de moi sur mon canapé défoncé, elle m’avoue avoir lu et relu tous mes romans. Je lui demande son nom, elle me le dit. Je lui demande si elle veut que je dédicace ces ouvrages d’un autre âge, du temps où mon cerveau n’était pas encore atrophié par cette merde de nourriture pour Anciens. Elle me répond que non. Qu’elle a honte. Qu’elle rêve à moi depuis des années. Déjà, je bande. Je pourrais être son grand-père; d’habitude, ça fait l’effet d’une douche froide. Mais quand on vient me flatter au sujet de mon écriture… autre histoire. Lorsqu’elle me révèle qu’elle se masturbe en lisant mes bouquins depuis qu’elle a douze ans, je la laisse me sauter dessus.
Elle m’assaille comme un jeune chat qui ne sait pas encore jouer. Je devine que je suis son premier. Mes vieilles mains perverses glissent sous sa jupe. Une pilosité naissante borde un éden de chaleur lubrifiée. Elle gémit, m’ordonne de la déshabiller. J’obéis sans réfléchir, mes yeux vitreux perdus dans la contemplation de sa jeune et parfaite petite poitrine. Sa peau glabre attire mes mains impuissantes. Elle m’arrache les pantalons. Elle me griffe le dos. Me mord les épaules. Me lacère la poitrine. Plante ses crocs dans mon cou. Lèche, bondit, ronronne, crache, puis se roule en boule.
Bon Dieu.
Je me réveille toujours avec la même érection honteuse. La seule de la journée. Je n’arrive pas à la maintenir. Satanée médication.
Je me lève pour cracher un amas verdâtre qui atterrit dans le fond de la douche avec un floc ! dégueulasse. Ma pisse orange me lève le cœur; pas de doute, il y avait de l’asperge dans la moulée, hier
C’est que ces neo Sapiens sont froids. Ils se fichent pas mal de nous. Ils savent qu’ils vont nous remplacer dans quelques générations et ils n’ont pas l’intention de nous border avant le dernier dodo. Ils nous font bouffer n’importe quoi, inventent des tas de drogues pour nous taire. Nous proposent un suicide assisté qui nous envoie planer pour l’éternité. On ne peut pas les blâmer. Moi aussi je serais indifférent, si j’étais né dans un contenant de verre loin de toute chaleur maternelle.
Comme je finis d’enfiler mes pantalons sales et ma chemise trouée, ça cogne à la porte. Mon cœur effectue une vrille dans ma poitrine, où naît une douleur sourde. Je l’ignore — rien qu’un verre ne puisse noyer, plus tard.
Au pas de la porte, nulle adolescente; pas la peine de se pincer. Deux agents me jaugent; le mépris suinte. J’invite les neo Sapiens à s’asseoir, ils ignorent mon offre ainsi que mon canapé défoncé et taché par des années de sueur; ils se contentent de rester plantés là où l’adolescente m’avoue avoir connu ses premiers orgasmes au rythme de mes mots. Les deux colosses m’annoncent que je dois encore quelques milliers de dollars au gouvernement. Taxe de départ, ou quelque bullshit du genre. Affirment que je ne recevrai plus mes chèques mensuels tant et aussi longtemps que ma dette ne serait pas réglée. Que je ne recevrai plus ma méthadone. Ou mes antidépresseurs. Fini mon alcool. Adieu ma nourriture. L’agent de gauche affiche un sourire sardonique :
« On sait que vous cachez ce qui vous reste d’argent sous votre matelas, monsieur N. Rendez-vous service, utilisez-le pour vous en sortir. »
L’autre ricane. Ces salopards de neo Sapiens. Furieux, je leur claque la porte au nez. Mon malaise s’empire. Devant mes yeux aveuglés par la surprise, des étoiles dansent.
*
Je me réveille en pleine nuit sur le parquet. Un mal de bloc du tonnerre m’assaille. J’ai dû me cogner en tombant. La deuxième fois, ce mois-ci. Je ne rêve jamais d’elle, lorsque je m’évanouis.
La volonté d’un homme malade et seul au monde s’ébranle d’une pichenette. Se voir coupé de ses derniers plaisirs terrestres par un gouvernement qui le voulait mort, ça assomme comme un coup de grâce.
Ils se croient malins, avec leurs caméras microscopiques et leurs puces électroniques. Ils croient tout savoir de nous. Ils nous ont catégorisés, classés, enfermés. Ils nous ont domestiqués. On s’est accoutumés. Malgré tout, ils ne contrôlent toujours pas nos désirs les plus chers. Ceux qui n’ont rien à voir avec les drogues qu’on nous gave.
Le pays des rêves m’appelle. Cette petite putain d’adolescente et sa jupe qu’elle roule pour dévoiler ses genoux, son blouson immaculé qui laisse transparaître l’absence de son soutien-gorge, ses lèvres pulpeuses qu’elle mordille, ses yeux d’un vert profond…
*
En déposant le combiné, je me rends compte qu’il s’agissait de mon dernier coup de téléphone. Après tout, hormis la secrétaire de la clinique, je n’avais plus personne à qui parler. Dernier d’une lignée d’écrivains alcooliques, j’allais rejoindre l’image que je me ferai de mes copains dans un rêve magnifique, menteur. Comme la mort s’entremêlera à mes songes et que le temps cessera d’affecter mon esprit, je serai peut-être enfin heureux.
J’emmerde les neo et leur solution finale. Lorsque destinés à choisir entre une mort lente et agonisante sous des regards emplis de mépris et entre le suicide assisté onirique, pourquoi des types comme moi voudraient se borner à continuer ?
Je bois deux ou trois litres de bière et je laisse le restant au prochain occupant. Il boira à ma santé. Après avoir fait le ménage.
Un taxi me conduit à la clinique. Dans son sillage, les néons colorés clignotent en s’allumant. Un par un, le pas lourd, les Anciens sortent de leurs antres, éblouis par les enseignes lumineuses. Dix-huit heures cinquante. Les jours raccourcissent.
Arrivé près de la façade de la clinique, j’ai l’impression de débarquer devant Auschwitz sur coucher de soleil. Une tour semblable à un grand mirador surplombe le bâtiment laid où va se perdre mon dernier souffle.
Je vide mes poches sur le comptoir. Ils comptent les mille dollars, puis m’offrent un sourire forcé. On m’installe sur une table. L’infirmière est jolie, au moins. Pas de décolleté, comme dans les films, mais qu’importe; là où je vais, je ne manquerai plus jamais de nichons. Elle a de beaux yeux, tout de même. Je tousse, interrompant ses explications. J’envoie du mucus sanglant sur ma jaquette. L’infirmière s’excuse à ma place. Je la remercie. Lui assure que tout va bien. On me lie les poignets et les chevilles au lit d’hôpital.
Impassible, l’aiguille s’approche de mon bras et je ferme les yeux. Mon dernier regard sur la vie ? Un plafond suspendu grisâtre et le gicleur que nécessite la norme à chaque nombre x de mètres carrés dans tout établissement public. Rien de très pittoresque. Je me concentre sur l’ampoule remplie d’un liquide rouge. Mes paupières se ferment. L’infirmière dit quelque chose, mais ses mots se transforment en murmures incohérents. Ce sédatif s’avère miraculeux.
Une jeune fille de tout au plus seize ans apparaît sur le pas de ma porte. Elle me sourit, affichant de véritables perles étincelantes.
Comme naît une bosse dans mon pantalon, un docteur insère une aiguille dans ma nuque. Le produit va directement à mon cerveau. Mon corps cesse de lutter. Mon diaphragme se détend, et la petite pièce recueille un ultime soupir.
Ses yeux d’un vert profond m’ensorcellent. J’invite la fille à entrer, à s’asseoir avec moi dans mon salon, comme ça se faisait, à l’époque. Soudain, mon appartement me semble plus joli qu’avant. Quelqu’un a fait le ménage.
Ça doit être les médocs qui me jouent des tours.
Photo © Frederic Seguin

