Égoportraits d’une fille volage

Sous les bleus néons du solarium, sa peau glabre paraît huilée tant elle luit.

Ses pieds disparaissent derrière ses genoux ronds et ses petits mollets impeccablement épilés. L’angle de ses cuisses se cache quelques centimètres à gauche du cadre de l’image, dérobé à l’œil. Ses hanches et son bassin dénudés confirment qu’elle ne porte pas de culotte. Sa nudité à la fois exhibée et dissimulée donne naissance à toutes sortes de fantasmes sexuels dans l’esprit de l’admirateur. À quoi donc ressemblait cette petite chatte ? Son pubis était-il aussi lisse que l’on pouvait se permettre d’imaginer ?

L’égoportrait journalier parvient sans faute à émoustiller les ardeurs de ses hommes. Elle se plaît de s’exhiber ainsi. L’attention qu’on lui accorde lui procure des fourmillements dans les tripes. Se savoir épiée dans toute sa vulnérabilité provoque au plus profond de son être une excitation indicible. Ce corps qui lui appartient, que sa maman lui avait conjuré de protéger par nombre d’épaisseurs de tissus, au risque d’attiser les flammes de la convoitise, elle l’offre sans gêne au premier venu, à la condition qu’il paraisse bien et qu’il lui accorde les compliments convenus.

*

La fille volage renfile son string, ses jeans, son chandail — pas de soutien-gorge, aujourd’hui. Elle hésite un peu devant le miroir, avant de tout renvoyer sur le plancher.

Son reflet lui renvoie l’image de la fille qu’elle rêvait jadis de devenir alors que la puberté l’assaillait : une beauté fatale, une mangeuse d’hommes, une charmeuse de queue.

Armée de son regard lascif, elle se place de côté afin que son con se dissimule derrière sa cuisse. Son joli petit cul se trémousse jusqu’à adopter la position recherchée. Elle pointe la lentille de son téléphone intelligent vers le miroir, appuie sur la détente. Elle hésite. Envoie le cliché à un, puis a deux hommes qu’elle aimerait bien baiser. Enfin, elle l’expédie un peu à contrecœur à son copain. Le pauvre, il ne se doute de rien. Il branle de la queue comme un petit chien qui voit sa maîtresse par la fenêtre, sans plus.

Parfois, lors d’un moment de faiblesse, elle a pitié de lui.

Pour le moment, elle se concentre sur d’additionnels égoportraits. Le temps avance — elle paie à la minute —, mais elle paraît si bien, aujourd’hui ! Beurrée de fard à paupières et de mascara, coiffée d’une simple queue de cheval, une petite boucle rose près de la tempe gauche pour retenir sa frange, elle incarne la photogénie.

Fière du résultat, elle se rhabille et s’en va payer. Sa jeunesse lui donne des ailes. Elle ne s’arrête jamais. Au Target pour de nouveaux vêtements; elle croise un Noir qui mate son joli petit cul, elle lui sourit. Au McDonald’s, le caissier, un jeune latino à la moustache molle, lui offre le sundae qu’elle a commandé; elle lui fait un clin d’œil. Alors qu’elle promène son chien, elle rencontre un beau brun aux airs de Channing Tatum, chapeau et bottes de cowboy, toute l’affaire. Ce dernier veut la baiser, rien de plus évident. Elle joue la difficile, se fait désirer, mais accepte de l’ajouter sur Snapchat. Quinze minutes plus tard, après s’être assurée que son copain ne serait pas à la maison avant tard ce soir, elle invite Channing à venir lui ramoner sa petite chatte. Elle prend ses vingt centimètres à deux mains, s’étouffe sur le gland, change de position. Le fait accompli, elle défait les couvertures et envoie celles trempées et souillées dans la lessiveuse.

Enfin, et seulement alors, elle peut se reposer.

Ah.

Une notification Snapchat.

Elle répond au prospect d’un égoportrait de la craque de ses nichons.

Elle se recouche.

Bientôt, son copain vient s’étendre près d’elle sous les draps propres, elle fait semblant de dormir.

Un autre jour, peut-être, elle lui avouerait que leur histoire est terminée depuis quelques semaines déjà.

 *

Le matin, la fille volage s’assure d’attendre qu’il soit parti pour se lever. Il lui a préparé le petit déjeuner. Charmant. Elle mâchonne une toast en répondant aux textos nocturnes (et parfois un peu désespérés) de ses prétendants. Elle s’épile les cuisses en songeant au prochain mec qu’elle sucerait. Elle s’arme d’un décolleté et d’un soutien-gorge push up. Prête à l’aventure.

 *

Comme elle traverse un boulevard, une foule de pensées foudroient son esprit, et elle en a soudain marre de jouer la comédie. Elle veut passer à autre chose. Tuer tout ce stress qui l’envahit à l’idée d’être démasquée. Qu’une tour de muscle et de veines la punisse de son indécence. Qu’elle aspire ses dernières gorgées d’air dans une flaque de sang et de cervelle. Qu’un garçon jaloux la lacère comme la toile d’un artiste défendu. Un père postillonnant, rouge, frappant une tête contre le carrelage. Une femme qui agonise, aveuglée par ces éclats de verre fichés sous ses paupières. « Tu n’es plus si jolie, désormais; où sont donc passés ces magnifiques yeux ? » Et la voilà qui respire comme une locomotive à vapeur; la panique.

Par bonheur, un charmant type en costard marche vers elle, les yeux rivés sur ses jambes ou ses seins. Elle se sent aussitôt rassurée. Ce type veut la prendre dans ses bras, lui tirer ses longs cheveux auburn, lui claquer les fesses, la bousculer, la cogner, peut-être, puis éjaculer entre ses cuisses, dans son anus ou sur ses lèvres. Pour arriver à cela, il sera gentil, très gentil. Elle s’accote sur lui, raconte qu’elle a le vertige, qu’elle se sent sur le point de s’évanouir. Il dépose une main sur la sienne, la rassure. Elle se sent déjà mieux, l’abandonne au Starbucks.

Comme elle traverse le boulevard, elle sent se planter dans sa chair des douzaines de regards. Des avides qui savourent, des envieux qui foudroient, d’autres qui, dénués de toute gêne, convoient de muettes menaces sexuelles. En plein jour. Si on les laissait faire, ils lui arracheraient tout ce qu’elle portait.

La fille se mordille la lèvre inférieure tout en passant la porte du solarium. Parfois, son imagination lui joue des tours.

Elle salue l’employé, s’enferme dans sa cabine, se dénude, pointe l’objectif de son téléphone vers ses seins, adopte une petite moue charmante, appuie sur la détente. Et hop ! sur Snapchat, pour deux ou trois heureux.

Demain. Demain, elle lui annoncerait que c’est terminé.

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  1. Ca se lit bien. La sonorite des mots…c’est quelque chose qui me rapel Nietzsche. C’est d’ailleur une qualite de l’ecriture que je trouve sous estimee. Si je ne venais pas tout juste de me faire du fun avec ma douce…j’aurais ptetre une mis molle. Well done.

    Par contre, cette realite m’attriste. On vend n’importe quoi avec une belle fille a cote et c’est mal saint pour les femmes de penser que nous les hommes ne voulons que de la chair taillee au lazer. De toute facon…cette qualite est impermanente. Le desire, c’est une chose tout aussi impermanente. Ce qui nous rend rellement heureux, c’est cette capacite de sentir vulnerable et rellement branche avec quelqu’un…et se palper sur un crescendo de la tendresse a l’ardeur varie…sur un lit d’exclusivite. Tout ca implique une certaine humilite et surtout…une version authentique et confiante de soi. C’est dure de cultiver ca quand on est obsede par notre apparence.

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