L’inspecteur et moi-même suivions le sentier de terre menant au château lorsque nous vîmes droit devant une curiosité qui fit s’accélérer les battements de mon cœur – tant par la surprise que par le dégoût et l’excitation toute ordinaire qu’un assistant d’Inspecteur peut ressentir face à la découverte d’un crime odieux.
Alors que le soleil disparaissait derrière nous, la scène qui se dévoilait à nos yeux se teinta d’un bleu de cobalt. Arrêtés à quelques mètres du château, nous eûmes droit à une véritable vision d’horreur.
Comme si Salomé venait tout juste de déposer sur le rebord d’une fenêtre le présent macabre que lui avait fait Hérode, la tête du compte de Montesquiou reposait dans un plat d’étain terni aux rebords arrondis, de sorte que le sang qui s’accumulait dans le fond ne se répande point. Le récipient en question était posé sur une grande et jolie nappe tissée aux motifs symétriques de feuilles et fleurs. Puis, nous découvrîmes que les volets en bois horizontaux tachetés par le passage des saisons étaient clos. Un tapis oriental, replié sur une fine barre de métal à la peinture blanche et écaillée, cachait en grande partie les volets, créant l’illusion de la profondeur d’une pièce mal éclairée, aux colonnes visibles dans la distance. Il s’agissait en fait d’un motif complexe tissé avec art. Cette tromperie nous transporta dans la Galilée antique, à même le palais d’Hérode Antipas, où le chef de Jean Baptiste entama son dernier voyage. Nous comprîmes aussi que la nappe foliée cachait en fait une table ou une boîte, placée devant le mur du château. L’illusion était exquise, mais détruite lorsque nous décidâmes de faire un pas de côté.
Sur les murs encadrant la fenêtre déguisée étaient tracés du bout d’un doigt – on le devina, à l’argile séchée – ces vers tirés du poème intitulé L’irresponsable, que je connaissais pour les avoir lus dans le recueil Les Paons par le feu poète qui gisait amoindri devant nous : « J’aime le jade, couleur des yeux d’Hérodiade. J’aime l’améthyste, couleur des yeux de Jean Baptiste. »
Privé de son corps, Montesquiou semblait bel et bien mort : ses paupières étaient closes, ses sourcils inexpressifs, son visage blême comme un suaire et sous sa fameuse moustache impeccable, sa bouche était restée entrouverte d’avoir expiré son ultime souffle. Néanmoins, ses cheveux d’un noir d’obsidienne étaient parfaitement coiffés, ce qui nous parut insolite, vu la violence nécessaire à une décollation en bonne et due forme. Au lieu d’un chef balloté par la racine de ses cheveux au rythme des mains de son bourreau, aux traits convulsés et peints de son sang, on le trouvait ici présentable, lavé et soigné, les lèvres détendues, délicatement posé dans un plat afin d’être exposé à ceux et celles qui l’avaient fait mourir.
En même temps, avec un peu d’imagination, on pouvait presque le voir dépérir devant nos yeux. Nous savions tous deux que dans quelques heures déjà, ses traits se seraient émaciés, commenceraient à virer au jaune, à noircir ou à bleuir davantage. Des asticots issus de Dieu seul sait où trouveraient bientôt refuge dans ses globes oculaires et la cavité de sa bouche renfermerait des immondices qui dégouteraient même le thanatologue.
Un autre objet attira notre attention : un encensoir avait été posé avec négligence près du plat d’étain, éteint depuis quelque temps, il ne restait rien de son parfum.
Au premier regard, nous nous dîmes sans sérieux que le célèbre dandy avait été assassiné par les démons d’un temps passé, décapité, savonné, puis exposé devant la demeure de sa famille, ce pour le seul plaisir de faire réagir l’auditoire – en l’occurrence, l’Inspecteur et moi-même, son humble assistant.
En réalité, qui donc avait tué Montesquiou? Était-ce un individu anonyme, agissant sous la contrainte d’Hérode Antipas – dit le renard – revenu d’entre les morts, deux millénaires plus tard, esprit éternellement hanté par la danse de Salomé? Était-ce Hérodiade elle-même, à jamais humiliée, prête à recréer le meurtre du célèbre prisonnier qui se serait – selon les dires et les écrits (sacrés) – opposé ouvertement à son mariage avec son beau-frère et oncle, le Tétrarque (que Jean, dit-on, qualifia d’inceste)? D’entre tous, elle possédait un motif suffisant.
Vraisemblablement, nous avions affaire à un tueur imitateur.
Cependant, tout changea lorsque l’Inspecteur s’approcha de ce que nous avions supposé être une tête sans corps : mon collègue – qui avait déjà sorti tous ses instruments, prêt à recueillir les premiers indices (tâche à laquelle il excellait, notais-je) et avait commencé de tourner autour de la table nappée – fit un saut d’un bon mètre vers l’arrière lorsque la tête du présumé défunt se tourna vers lui en affichant un sourire enjoué qui fit se retrousser les poils de sa moustache (admirablement bien peignée, notais-je encore). L’Inspecteur et moi-même demeurâmes figés de stupeur. La nappe foliée glissa tandis que le comte de Montesquiou se déplaça, révélant une vulgaire caisse en bois posée à la verticale sur la pelouse, au sommet de quoi un trou avait été pratiqué pour faire passer la tête du comédien. Car c’était à cela que nous avions affaire : un homme qui jouait la comédie, déguisé en décapité, à l’image du célèbre saint Jean-Baptiste. Ces artistes…!
Note: Ce texte à été rédigé comme travail final pour un cours de Photolittérature à l’Université de Montréal.

