Le Nord du monde

Fut un temps où les avions venaient encore dans le nord du monde.

Jack s’en souvenait. À l’époque, c’était tous les ans la même chose : les cargaisons en provenance du sud étaient livrées à deux reprises le printemps et deux fois durant l’été, la dernière livraison passant peu avant la première neige de septembre. C’était d’un regard méfiant que Jack avait alors observé ces longs engins en métal brillant descendre près du village, se répétant qu’il aurait préféré mourir plutôt que de s’envoler en leur ventre, et que si on le forçait un jour à monter à bord, il n’aurait d’autre choix que de faire chanter son pistolet. L’idée de voler comme un oiseau lui semblait naturel. L’idée d’un homme volant comme un oiseau le rendait inexplicablement mal à l’aise. L’idée de voler dans un tombeau de métal muni d’ailes et d’hélices lui foutait la trouille. Et lorsque Jack Moar avait la trouille, il faisait chanter son pistolet.

Ces temps-ci, il n’avait plus à s’inquiéter d’un éventuel séjour dans les airs, car les engins en question ne venaient plus. Il ne s’ennuyait pas de leur bourdonnement grave, perçu quelques instants avant qu’ils ne parviennent en vue de la combe, seul bruit passible de briser le chant du vent sur les sapins, dans ces contrées.

Qu’était-il arrivé au monde pour que les avions cessent leurs livraisons?

C’était la question que se posait Jack tous les ans, une fois le premier flocon tombé, et leur sort à tous remis entre les mains de mère Nature. Plus de livraisons, ça signifiait la mort à petit feu du village.

Peut-être les avait-on oublié.

Trois années d’affilée.

Il étouffa sa cigarette entre son pouce et son index noircis et épaissis d’une couche de corne, ne ressentant nulle douleur pour avoir tant répété ce geste, la fit rouler entre ses doigts pour la débarrasser des cendres restantes, puis déposa le mégot dans sa poche de poitrine.

Pour la dernière fois, son regard sombre se détourna de l’horizon vert, car dans moins d’une heure tout serait blanc.

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